Que diable allons-nous faire dans cette galère?

Oui, quelle galère que l'oral de français, maintenu malgré la pandémie, comme si tout était "normal" cette année. Pourquoi un tel acharnement pédagogique, dans une seule matière, au mépris des risques sanitaires? Lettre ouverte au ministre, signée par des associations et collectifs enseignants.

Portrait de Molière attribué à Pierre Mignard © Pierre Mignard Portrait de Molière attribué à Pierre Mignard © Pierre Mignard

                               Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse,

Nous avons appris mercredi 29 avril, au cours de votre interview par Jean-Jacques Bourdin sur RMC et BFMTV, que vous entendiez maintenir l’oral des épreuves anticipées de français, alors même que nous savons désormais que nous ne reverrons nos élèves, au mieux, qu’en juin – étant entendu qu’entre priorisation des lycées professionnels, départements « rouges » et craintes, légitimes, des élèves et des familles face au virus, dans bien des établissements, nous ne les reverrons probablement pas.

Nous avions déjà alerté, en nous associant à une pétition signée massivement, sur les inégalités évidentes que la période de confinement a creusées entre les élèves. Ces remarques, faites alors qu’il était encore question d’une reprise des cours début mai, sont d’autant plus valables aujourd’hui. Nous sommes extrêmement inquiet.e.s de cet acharnement affiché à vouloir maintenir cette épreuve dans ces conditions, au mépris de toute équité et de tout réalisme. Il en va à vrai dire de même pour les oraux de rattrapage prévus pour les élèves de terminale en juillet.

Vous vous voulez rassurant : « On va d’ailleurs développer des ressources pédagogiques, on a déjà commencé à le faire d’ailleurs, pour que les élèves, avec leur professeur de français à distance, puissent se préparer à cet oral ».

Les ressources pédagogiques, pour celles et ceux d’entre nous qui enseignent dans des quartiers populaires ou des zones rurales, se limitent hélas à jongler entre téléphone, réseaux sociaux divers, plateformes multiples, et classes virtuelles pour les élèves les plus chanceux.ses, doté.e.s d’une connexion internet stable et efficace, d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un smartphone, et qui peuvent s’isoler dans leur logement, dégager du temps pour le travail scolaire sans avoir à se consacrer entièrement à leurs frères et sœurs, à trouver des moyens de se nourrir ou à s’inquiéter pour leurs proches touché.e.s par la maladie.

Mais partout, pour préparer une épreuve qui se résume désormais, encore plus qu’auparavant, à un bachotage pur et simple, il n’y a, en vérité, nul besoin d’innovations pédagogiques : notre travail et celui des élèves se limitent à un rabâchage de commentaires déjà connus. Il ne saurait en effet être question d’étudier de nouveaux textes, alors que tou.te.s les élèves ne peuvent avoir accès aux contenus que nous proposerions. Et il ne saurait également être question de se consacrer à d’autres activités avec elles et eux, tant nos élèves, privé.e.s de plus de deux mois de cours, sont loin d’être prêt.e.s pour cet oral. Nous ne croyions pourtant pas devoir un jour enseigner la littérature à ce point sans plaisir du texte, et sans ce qui fait le sens de notre métier : l’échange et le partage de ce plaisir avec nos élèves.

Malgré tout, quand par ailleurs, par la grâce des réformes du lycée et du baccalauréat que vous avez voulues, nous avons en charge des classes de 35 élèves (voire plus), et que pour certain.e.s d’entre nous, nous devons suivre deux ou trois classes de première, nous sommes heureux.ses que le ministère se propose de nous aider à faire face à cette somme accrue de travail. Mais êtes-vous prêt.e.s à faire passer, par téléphone s’il le faut, des oraux blancs à l’intégralité de nos élèves, par souci d’équité ? Parviendrez-vous à pallier les défaillances d’une préparation, qui, malgré tous nos efforts, ne saurait remplacer l’accompagnement régulier que nous pouvons offrir en présentiel et l’émulation collective du travail en classe ?

Passons sur le fait que pour vous, il semble « à ce stade » envisageable que les conditions sanitaires permettent de faire passer ces oraux, et que les gestes barrières vous paraissent applicables dans le cadre de cette épreuve. Nous ne nous aventurerons pas sur ce terrain, même si nous aurions aimé que vous nous fassiez la démonstration d’un oral avec masque sur le visage pour bien nous rendre compte de la faisabilité de la chose. Passons également sur les doutes que nous pourrions avoir sur la capacité de la machine administrative à organiser ces épreuves en l’espace de quelques jours au mois de juin.

Nous savons en réalité toutes et tous que ces oraux n’auront pas lieu, non pas par souci de justice sociale comme nous le voudrions, mais pour ces dernières raisons plus pragmatiques.

Et malgré tout, toujours aucune annulation officielle. Nous devons continuer à batailler pour préparer cette épreuve, alors même que cela n’a aucun sens, ni pour nous, ni pour les élèves, et que cela nous maintient toutes et tous dans un état de tension assez indécent dans les circonstances actuelles. Là où nous pourrions profiter de cette fin d’année pour découvrir avec nos élèves de nouvelles œuvres, de nouvelles façons, adaptées aux moyens matériels dont elles et ils disposent, de faire vivre le plaisir de la langue et de la littérature, de l’imaginaire, des trésors de la rhétorique, nous nous retrouvons contraint.e.s d’effectuer un travail absurde, chronophage, et qui laisse sur le bord de la route nombre d’entre elles et eux.

Vous affirmez : « on veut actuellement qu’ils s’entraînent à travailler sur ces textes » et « on pense que c’est bon pour eux de se préparer à cet oral ». Mais qui est ce « on » qui juge très visiblement sans aucune connaissance du terrain, de nos pratiques, du sens de notre métier, de l’intérêt réel des élèves ? Est-ce que ce « on » redoute que les élèves, qui ont déjà vécu une année plus que difficile, entre E3C, nouveaux programmes, nouvelles épreuves, inquiétudes pour leur futur, ne travaillent pas assez ? Ou que les enseignant.e.s ne méritent pas le salaire qui leur est versé, elles et eux qui ont déjà dû fournir une somme de travail énorme tout au long de l’année pour préparer les élèves à de nouvelles épreuves dans le plus grand flou, du fait de l’impréparation institutionnelle ? Est-ce que ce « on » craint que nous ne nous souciions pas suffisamment de nos élèves, de leur réussite, de leur avenir, qu’il faille ainsi entretenir une pression artificielle sur toutes et tous, sans aucune réflexion sur l’intérêt et les enjeux de cette prétendue « continuité pédagogique » ? Est-ce que ce « on » se souvient que les mots d’ordre il y a à peine quelques mois étaient « confiance » et « bienveillance » ? Il serait grand temps que cette confiance et cette bienveillance s’expriment concrètement à l’égard des élèves et des personnels.

Nos syndicats vous ont écrit dès le 29 avril pour demander l’annulation de ces épreuves orales. Nous réitérons cette demande. Il en va de la santé mentale des enseignant.e.s et des élèves, et du sens que nous donnons à nos missions pédagogiques.

Soyons bien clair.e.s, nous ne sommes évidemment pas favorables au baccalauréat en contrôle continu, nous nous sommes d’ailleurs opposé.e.s par tous les moyens syndicaux à notre disposition à votre nouveau baccalauréat, notamment pour cette raison. Mais les inégalités seront plus grandes encore si ces épreuves sont maintenues dans les circonstances actuelles.

Vous persistez à nous parler réduction du nombre de textes présentés – comme si vous pouviez décréter (pandémie ou pas) ce qu’il est possible de faire avec nos élèves, sans tenir compte de notre expertise de terrain, et comme si cela permettait de garantir l’équité pour elles et eux. Ne serait-il pas plutôt temps d’arrêter de se mentir au sujet de ces oraux, et d’engager une véritable réflexion, en concertation avec les organisations représentatives des élèves, des parents et des personnels, sur les conditions d’évaluation des examens 2020 dans leur ensemble, afin qu’aucun.e élève ne soit pénalisé.e par la situation et votre proposition de validation par le contrôle continu ?

Nous espérons également que cette période pleine de souffrance pour les un.e.s et les autres permettra au moins, enfin, de faire émerger une réflexion sur l’intérêt et les enjeux de l’enseignement de notre discipline en classe de première, afin de gommer les effets délétères de programmes uniquement tournés vers la préparation d’épreuves certificatives, qui nous privent de toute liberté pédagogique, et nous enferment dans une conception trop poussiéreuse, conservatrice et masculine de la littérature et de son enseignement.

Nous vous prions de croire en notre profond attachement à nos missions de service public et aux intérêts de nos élèves, et vous adressons nos respectueuses salutations.

Signataires : Un collectif d’enseignant.e.s de lettres des lycées Angela Davis, Saint-Denis (93), Simone de Beauvoir, Garges-lès-Gonesse (95), Voillaume, Aulnay-sous-Bois (93), Olympe de Gouges, Noisy-Le-Sec (93), Marx Dormoy, Champigny-sur-Marne (94), Samuel Champlain, Chennevières sur Marne (94), Darius Milhaud, Le Kremlin-Bicêtre (94), Jean Jaurès, Montreuil (93), Jacques Brel, La Courneuve (93), Jacques Monod, Paris (75), W. A. Mozart, Blanc Mesnil (93), Louise Michel, Bobigny (93), Jacques Prévert, Longjumeau (91), Jean Zay, Aulnay-sous-Bois (93), Ella Fitzgerald, St Romain en Gal (69), Suger, Saint-Denis (93)

Avec le soutien de :
• Viviane Youx, présidente de l’AFEF (Association Française pour l’Enseignement du Français)
• Collectif Lettres Vives (Pour un autre enseignement du Français)
• Collectif Questions de classe(s)
• ICEM (Institut Coopératif de l’École moderne – pédagogie Freinet) second degré
• Stéphane BONNERY, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris 8, membre du laboratoire CIRCEFT-Escol
• Bernard LAHIRE, professeur de sociologie à l’École Normale Supérieure de Lyon, membre sénior de l’IUF (Institut Universitaire de France)

  • Signatures individuelles (enseignant.e.s en lycée, par ordre alphabétique)

Marianne ACQUA, Emilie AMANS, Maryse AMORFINI, Bernadette ANANE, Patrick APARICI, Audrey ARVIS, Anne BARTHELEMY, Anne BASTIN, Fanny BECVORT, Virginie BELZGAOU, Saïd BENMOUFFOK, cofondateur de Place publique, Lise BERGHEAUD, Sophie BERTHOUIN, Solène BILLAUD, Cécile BILLÉ, Jean-Baptiste BILLÉ, Fanny BOILLON, Jean BOISSET, Julien BOURGEON, Isabelle BRAËMS, Chloé BRENDLÉ, Dominique BUCHETON, Laurent CANEROT, Suzanne CAU NAGUSZEWSKI, Bruno CAVADINI, Sandrine CHABOT, Léa CHARRIÈRE, Adrien CHASSAIN, Jean-Marie CHAUVIERE, Amélie CLAUSER, Hélène CLEVY, Wilhem COINDRE, Célia CONIL, Laurence COPIN, Marie COUTANCEAU, Sarah-Anaïs CREVIER GOULET, Amandine DELBART, Emmanuelle DEMEY, Sabine DESPRES, Manuela DIXNEUF, Aurore DOURTHE, Camille DUBOIS, Marie DUBRANA, Antoine DUFOURT, Morgane FACQUIER-KALFA, Margot FAVARD, Johan FAERBER, Agathe FERRAND, Hélène FLURIN, Audrey FOURNIER, Alice FREYSZ, Françoise GIROD, Alexandre GISMAIN, Norbert GODON, Marie-Cécile GRAVOUILLE, Dominique GREGOIRE, Céline GROSSET, Anne GUERIN, Julie GUYET, Solène d’HAUTEVILLE, Caroline JAMET, Laura JARNO, Marie-Hélène JOURDAN, Cathy JURADO, Sylvain LABOIS, Stéphanie LALUE, Éric LANSAC, Marie-Laure LAPORTE, Laëtitia LAUNOIS, Laurent LESCANE, Sabine LE GUÉVEL, Fanny LORENT, Isabelle LUTTIAU, Steve MAI VAN BARTOLEN, Élise MAILLARD, Stéphanie MARCHAND, Élodie MARCHAND-FALLOT, Diane MASSONE, Pierre MATHIEU, Florence MAUGER, Lobna MESTAOUI, France MEYER, Sonia MOLLET, Anne MONGODIN, Lynda OUABDESSELAM, Mélanie PAUTRAT, Lucile PEGUET, Valérie PERREAU, Lola PHILIPPE, Marlène PINEAU, Thomas POUYSÉGUR, Pascale RADIERE, Ingrid REPPEL, Guillaume REYNES, Violaine RIBARDIERE, Marion ROCHE, Aude ROPERT, Romain ROULON, Jean-Marc SAINERO, Jean-Marc SALINAS, Kevin SALIOU, Céline SAUBIEZ-COUTANCEAU, Maylis SCHWARTZ, Danielle SOLAVAGGIONE, Eve STRAUSS, Mélanie STRAUSS, Aurélia TAMBURINI, Boris TAVERNIER, Anne TEULAT, Charlotte THEVENET, Gaël TIJOU, Gérard USSONTIN, Julie VERNIER, Angela VIDAL, Loïc VIDAL, Ismini VLAVIANOU, Mathieu VOISIN, Myriam ZABER, Guislaine ZANEBONI.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.