Anne Mongodin
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Billet de blog 25 mai 2020

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Le bac de français n'est pas un bal masqué

Depuis des mois maintenant les élèves, les profs de français et les parents d'élèves s'interrogent et s'inquiètent. Alors que toutes les autres épreuves sont annulées, les oraux de français sont encore en suspens.

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Le Collectif Lettres Vives a rédigé une lettre ouverte signée par des spécialistes du monde  de l'éducation, des associations et collectifs de professeurs.e.s de français, des syndicats enseignants et lycéens. Au nom de quoi plonger les jeunes dans l'amertume et l'angoisse? Au nom de quoi maintenir une épreuve, quand toutes les autres ont été annulées? Au nom de quoi s'acharner à évaluer les élèves, alors que nous venons de vivre des semaines marquées par la souffrance et la mort, une période où les inégalités sociales et éducative se sont lourdement aggravées?

La Mort et les masques © James Ensor

Monsieur Édouard Philippe, Premier Ministre

Quand donc votre ministre de l’Éducation prendra-t-il sa décision ?

Nous sommes, professeur·es de Lettres, en pleine sidération face à une situation ubuesque : le maintien par votre ministre de l’Éducation de l’oral de l’EAF. Pourtant, depuis des semaines, Monsieur le Premier ministre, notre demande d’annulation fait consensus, auprès des syndicats de tous bords mais aussi des organisations diverses. Une pétition réunit également déjà plus de 80 000 signatures ! Nous sommes désemparé·es parce que votre ministre refuse d’annoncer l’inéluctable, à savoir l’annulation de l’épreuve. À nouveau, et de même que pour sa réforme du lycée, réprouvée jusque dans les couloirs de l’Inspection générale, l’unanimité est partout. Sauf chez votre ministre qui s’impose en décisionnaire isolé. Nous refusons son égotisme : ne pas savoir dialoguer, c’est de l’incompétence.

L’annulation est la seule décision raisonnable d’un point de vue tant sanitaire que pédagogique. Essayons de visualiser à quoi pourrait ressembler un tel oral à des mètres de distance entre un·e candidat·e et un·e professeur·e masqué·es : une scène à la Ionesco. Sans parler des bordereaux à échanger, des poignées de portes communes, et de tout autre geste, source potentielle de propagation du péril sanitaire. Si un opaque sentiment de l’honneur semble être ce qui anime votre ministre, pour notre part, nous nous sentons plus légitimes et prêt·es à analyser un hara-kiri qu’à l’éprouver. S’arc-bouter sur son honneur, refuser de prendre une décision attendue de tou·tes, emmener les élèves et les professeur·es dans le mur, à travers une forêt d’angoisses : c’est de l’incompétence.

Confiné·es chez nous depuis le 16 mars, nous rencontrons des difficultés pour joindre chacun·e de nos élèves. Pourtant, il nous faut continuer coûte que coûte à préparer cette épreuve alors que toutes les autres ont été annulées et seront évaluées en contrôle continu. À ces problèmes pratiques s’ajoute l’état psychologique de nos élèves de première qui, outre les angoisses du confinement et celles d’une telle épreuve, ont déjà été plus qu’éprouvé·es cette année par la réforme et les épisodes chaotiques des E3C. Face à tous ces arguments, les raisons évoquées dans les médias par votre ministre nous semblent tellement dérisoires, voire fallacieuses ! Ne pas savoir expliquer clairement son choix, prendre des décisions opaques, c’est de l’incompétence.

Nous, professeur·es de Lettres, pourrions minutieusement invalider les contradictions rhétoriques et le manque de teneur de leurs arguments. Ceux de son DGESCO dans L’Obs du 9 avril sur la non nécessité d’un « bachotage » quand, dans les faits, ce n’est qu’une invitation au bachotage. Ceux de votre Ministre le dimanche 10 mai dans le Journal du dimanche sur un nombre de textes incompatibles avec ses déclarations, sur la non prise en compte des exercices et évaluations pendant le confinement. Ceux, récurrents, sur les inégalités nombreuses entre les élèves quant à l’accès à la continuité pédagogique que la préparation de cet oral ne vient qu’exacerber. Enfin, celui sur la gratitude du souvenir de la lecture de Phèdre, comme si ce n’était pas notre travail de chaque instant, à nous, de susciter la rencontre entre les élèves et les textes. Comme en attestent leurs nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, la seule chose dont les élèves le remercieraient c’est de ne pas attendre la fin du mois de mai pour annoncer l’annulation de cet oral.

Vous l’aurez compris, Monsieur le Premier ministre, nous n’en pouvons plus de tenter d’atteindre des objectifs intenables, oppressé·es par un sentiment exponentiel d’absurde et d’arbitraire. Les atteindre effectivement mettrait, de fait, en difficulté nos élèves, et notamment les plus fragiles parce que les moins équipé·es numériquement et les moins susceptibles d’être accompagné·es dans un foyer étouffé par la promiscuité du confinement, parfois non francophone, souvent sans Racine ou Molière sur aucune étagère. Vous conviendrez que tout ceci n’est pas tenable, Monsieur le Premier ministre.

Tant d’incohérences, sources d’angoisses pour nous mais surtout pour nos élèves, c’est de l’incompétence.

La tension inhérente à la situation semble avoir chargé les épaules solitaires de votre ministre d’un poids bien trop accablant. Nous vous exhortons donc à l’en délester, pour le bien de tou·tes, et nous vous demandons instamment, Monsieur le Premier ministre, de prendre enfin la seule décision raisonnable : celle salutaire, d’annuler vous-même cette épreuve orale, sans plus tarder !

Dans l’attente de vos réponses, nous vous prions, Monsieur le Premier ministre, de recevoir l’assurance de notre haute considération ainsi que celle de notre attachement au service public.

Le collectif Lettres Vives (pour un autre enseignement du français)

Avec le soutien de :

Dominique Bucheton

Laurence de Cock

Philippe Meirieu

Rachid Zerrouki

L'AFEF (Association Française pour l'Enseignement du Français)

Le collectif Aggiornamento Histoire-Géo

La CNT - CFE

Le collectif Questions de Classe(s)

La FIDL

L'AG Educ du Mantois

L'AG Educ du Pithivierais

Les Citrons Pressés, collectif de profs de lettres de Vendée

Sud 78

Sud Education 13

Sud Education 45

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