Soyons les héro·ïne·s de notre histoire!

Dans l’histoire du handicap, aucune figure résistante n’a émergé, ouvrant le champ des possibles. Privées de figures héroïques, les personnes en situation de handicap peinent à s’envisager actrices, acteurs de leur émancipation. L’époque n’est plus aux hommes providentiels et il faut s’en réjouir. Nous devons être les héroïnes, les héros qui nous manquent.

Olympe de Gouges, Rosa Parks, Martin Luther King, Anna Politkovskaïa et cet étudiant chinois qui se tient debout face aux chars de la répression sur la place Tian'anmen... Depuis Antigone, incarnation de la résistance au pouvoir en place, l’histoire est jalonnée de ces femmes et ces hommes qui nous rappellent que vivre, c’est être ensemble et non pas seulement satisfaire ses besoins primaires et égoïstes.

Les actions de ces individus transcendent leur propre existence pour en  faire des personnages inoubliables qui montrent la voie, remparts humains contre la dictature, la violence et la bêtise. Ils construisent l’histoire de l’humanité. Les autres pourront au mieux rejoindre leur sillage, au moins se reconnaître dans leurs combats.

Le plus grand nombre saura donc qu’il existe une autre façon de penser, une autre façon d’être au monde. Porté par la réflexion et le courage de ces quelques personnes exceptionnelles, chacune et chacun saura qu’il a le choix.

Dans l’histoire du handicap, aucune figure résistante n’a émergé, ouvrant le champ des possibles.

La problématique du handicap a connu des révolutions : les patients hospitalisés en psychiatrie ont cessé, à partir des années 70, d’être traités en animaux sauvages attachés du matin au soir ; l’expression « débiles mentaux » a fini par être effacée de la loi en 1991 ; les Sourds ont finalement été intégrés parmi les humains malgré la pensée initiée par Aristote et la langue des signes est reconnue aujourd’hui par les textes. Les enfants à besoins spécifiques sont maintenant en théorie acceptés dans l’école de leur quartier et les travailleurs handicapés peuvent intégrer les mêmes postes que les autres.

Mais il faut se rendre compte que toutes ces avancées, fait du législateur, trouvent à leur origine des personnes dites valides. Même la langue des signes est une invention d’entendant et le braille une trouvaille de voyant...

Est-ce que l’histoire a effacé les personnes à variations biologiques comme elle a effacé les femmes, ou bien est-ce que l’écrasement de ces populations était tel que s’exprimer, créer et développer des savoirs était hors de portée ? On pensera à l’exception Helen Keller, cette jeune sourde-aveugle qui brisa son isolement sensoriel et traversa le monde entier pour donner ses conférences. Mais le récit de sa vie est intimement lié au rôle de son éducatrice entendante-voyante.

Privées de figures héroïques, les personnes en situation de handicap peinent à s’envisager actrices, acteurs de leur émancipation.

« En sont-ils capables ? » s’interrogeront plus ou moins bas les voix qui renvoient systématiquement le handicap à l’infériorité. Ce doute s’insinuera surtout dans la chair des personnes concernées : « Si personne ne l’a fait avant moi, comment pourrais-je y arriver ? » Sans modèle, où trouver la confiance, l’énergie et cette forme d’excroissance de l’ego qui écarte la peur, la honte et neutralise les sarcasmes ?

Pourtant, le handicap est la meilleure école pour se former à la contestation. Il oblige à se distinguer et à innover. Il nous empêche de vivre sans y penser puisque à chaque instant nous devons réfléchir nos actions. La pratique nous a appris qu’une seule alternative s’offre à nous : subir l’injustice ou s’imposer à un environnement social qui n’a pas intégré notre existence et à des interlocuteurs qui ont pris l’habitude de faire sans nous.

Nous sommes, en ce sens, surentraînés à nous battre et à résister...

L’époque n’est plus aux hommes providentiels et il faut s’en réjouir.

Les mouvements contemporains de révolte #metoo, Balance ton porc ou encore gilets jaunes nous montrent qu’il n’est plus question d’un individu qui s’élève seul mais d’un groupe qui se soulève.

Il ne peut donc pas être question d’attendre, le grand soir venu, l’émergence de personnalités uniques et exceptionnelles qui, paraplégiques, autistes ou trisomiques prendront la parole pour réclamer pour tous une société qui ouvre réellement ses portes à toutes celles, tous ceux pour qui elle n’a pas été conçue.

Il s’agit aujourd’hui que nous toutes, nous tous, soyons convaincus de notre légitimité à exiger l’égalité. Oser se mobiliser avec force quand les représentants du peuple votent des textes qui repoussent encore la mise en accessibilité de la société, se défendre quand on vous refuse une inscription à l’école, dans une formation ou dans une activité de loisirs en raison de votre handicap.

Se rappeler à chaque instant que, handicap ou pas, ma vie a la même valeur que n’importe quelle autre et écarter les voix qui me disent que j’ai moins de droits, moins d’importance, moins d’avenir que les autres. Dénoncer les discriminations, se saisir de sa propre existence pour ne pas laisser d’autres prendre les décisions à notre place.

Cela s’appelle l’empouvoirement, l’empowerment développé dans les pays anglo-saxon.

Nous devons être les héroïnes, les héros qui nous manquent.

Nous devons le faire pour nous-même, pour ne plus être sujets de charité et de bienveillance mais citoyens à part entière. Nous devons le faire pour ne plus baisser les yeux et remercier des miettes qu’on nous accorde. Nous devons le faire, enfin, pour devenir fiers. Il faut comprendre que nous sommes une population dominée comme les autres et que si d’autres se sont rebellés avant nous, notre tour de nous faire entendre est arrivé !

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