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Billet de blog 9 juil. 2020

«Convergences des luttes intimes»

Les violences subies par les populations réunies sous l’étiquette disqualifiante « handicapées » ne diffèrent en rien de celles infligées aux autres groupes minorisés. La mise en infériorité sociale vous met dans la tête que vous n’avez pas votre place dans un monde pensé et conçu pour un groupe auquel vous n’appartenez pas. Il est temps de s’inspirer des luttes menées par d’autres.

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Les appels à cesser toutes formes de discriminations se font entendre nombreux ces jours-ci, suite aux violences racistes aux Etats-Unis ou plus près de nous, en France. Ces discours listent à chaque fois les populations visées par les inégalités : les femmes, les personnes noires ou dites « racisées », LGBTQI+, issues des « quartiers », porteuses de noms à consonance étrangère, etc.

Il est frappant de noter que les personnes en situation de handicap ne figurent jamais dans cette énumération. Pourtant, on vous refusera une formation, un poste, un logement, des responsabilités parce que vous êtes sourd, aveugle, ou en fauteuil. Votre fonctionnement biologique déstabilise l’ordre social et on vous le fait savoir en vous claquant la porte au nez. Le handicap est la première cause de saisine du Défenseur des droits depuis 2017, or la représentation sociale continue à nourrir l’idée que la mise à l’écart de ces millions de personnes constitue un fait malheureux, certes, mais inévitable.

Ce serait la faute de corps, de comportements, de raisonnements non standardisés. Puisque ces individus ne ressemblent pas aux autres, il serait justifié de leur accorder moins de droits, des droits différents et parfois aucun droit. Il serait légitime, par exemple, de les enfermer ou de les attacher. Céline Boussié, dans son livre Les enfants du silence (2015), a dénoncé les traitements de l’institut médico-éducatif de Moussaron dans lequel les enfants dormaient dans des boxes en plexiglas, attachés ou laissés nus. Cette lanceuse d’alerte se faisait l’écho de comportements dénoncés à de nombreuses reprises par d’autres salariés de la structure sans aucune condamnation des pouvoirs publics.

Il serait également normal de soumettre ces personnes perçues comme anormales à la chirurgie jusqu’à ce que leur apparence se rapproche le plus possible de celle du modèle dominant. De nombreux Sourds se sont ainsi érigés contre l’implant cochléaire comme réponse unique à la surdité. « Et si on restait sourds ? » s’interrogent ces femmes et ces hommes intelligents, cultivés, parfaitement intégrés dans une vie professionnelle, affective et sociale. Ils revendiquent la reconnaissance de la langue des signes qui leur donne accès au monde dans toutes ses dimensions.

Parmi eux, certains ont subi l’opération permettant la pose de l’implant. Ils ont suivi les longues séances d’orthophonie, la rééducation dans toute sa pénibilité. « Tout ça pour quoi ? » se sont-ils demandé dans le documentaire « Ces sourds qui ne veulent pas entendre », réalisé par Angélique Del Ray (2012). Ils ne seront jamais entendants mais toujours « mal » entendants. Ils ont débranché définitivement leur implant pour que leur identité se définisse non par rapport à la norme mais dans l’acceptation de leur différence.

Dans le même sens, le documentaire « Take your pills » d’Alison Klayman (2018) montre des jeunes adultes neuro-atypiques concerné par un TDA (Trouble du Déficit de l’Attention) ayant fait le choix d’abandonner les traitements médicamenteux qui transformaient leur système neurologique en déséquilibrant sa structure initiale. Leur cerveau fonctionne certes de manière originale vis-à-vis de la majorité mais pourquoi leur rapport au monde poserait problème dès lors qu’il ne met en danger ni les autres ni eux-mêmes ?

Pourquoi des médecins prescrivent-ils ces substances aux effets secondaires dramatiques (Ritaline, Adderall) allant parfois jusqu’à mettre en danger la santé de ces individus dans le seul but de les rapprocher d’un prototype neurologique unique ? La réponse est claire : augmenter la compétitivité des individus pour les rendre parfaitement adaptés aux enjeux économiques.

Les violences subies par les populations réunies sous l’étiquette disqualifiante « handicapées » ne diffèrent en rien de celles infligées aux autres groupes minorisés. Il est urgent que les voix aujourd’hui audibles dans le débat public et engagées dans les luttes pour l’égalité intègrent le handicap dans leurs prises de position. Cette association est le moyen unique pour faire comprendre que le sujet est politique et non médical.

Les intellectuelles et intellectuels les plus modernes l’ont compris. Ainsi, Rokhaya Diallo fait régulièrement référence au handicap parmi les causes de discriminations au côté d’autres stigmates. « Dans nos sociétés, l’apparence physique des femmes est un élément central de leur valorisation. Une femme est admirée lorsqu’elle est “ belle ”, c’est-à-dire jeune, svelte, valide... et blanche de préférence » écrit-elle dans Ne reste pas à ta place (2019).

L’autrice sait que tout ce que son ouvrage tente de déconstruire, le regard dépréciatif, l’intériorisation des stéréotypes qui mène à l’échec, l’autocensure, les multiples exclusions concernent les personnes noires et les personnes en situation de handicap de façon strictement identique.

Le système de domination a convaincu de l’infériorité de ces populations, il a incité à défriser les chevelures crépues, user de produits pour blanchir les peaux sombres, il force aussi à dissimuler la surdité et les appareils auditifs, à cacher un séjour en hôpital psychiatrique, à préférer un poste de travail inadapté ou se passer d’aménagements visibles plutôt que révéler ce qui exposera à la mise au ban et à la condescendance.

La mise en infériorité sociale vous met dans la tête que vous valez moins, que vous n’avez pas votre place dans un monde pensé et conçu pour un groupe auquel vous n’appartenez pas et qui vous accorde une place par grandeur d’âme. Vous êtes ainsi perpétuellement reconnaissants, remerciant sans cesse de ce qu’on vous présente comme une faveur, jamais comme un droit. Il est temps de s’inspirer des luttes menées par d’autres pour que le handicap entre dans le champ de l’émancipation.

Cette année, en tant qu’autrice, je serai accueillie en résidence par la Compagnie La Constellation. Nous proposerons des rencontres avec des autrices et auteurs ayant écrit sur la domination, l’égalité et l’empowerment au sein de structures médico-sociales, foyers et entreprises protégées pour que se diffusent une pensée de la lutte et la fierté d’être ce que l’on est.

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