Pas de pitié!

Je ressens un malaise face à la charité qui occupe l’espace du handicap. L’appel aux dons, le recours systématique au mécénat pour monter des projets relevant de l’égalité citoyenne, les mises en scène dégoulinantes du téléthon ne constituent qu’une forme organisée de cette incitation à la pitié.

J’ai des souvenirs d’enfance dans lesquels surgit l’image d’hommes aveugles debout dans la rue, dans le métro, leur canne blanche à la main, tendant une coupelle pour que les passants y déposent quelques pièces. Cette image était tellement triste qu’elle me faisait honte. Ils étaient insupportables à regarder. Ce qui était douloureux n’était pas leur cécité, ils n’auraient pas produit cet effet attablés autour d’un verre en terrasse, mais c’était bien cette position de mendiants dont ils ne semblaient pas pouvoir s’échapper.

Des années plus tard, je ressens ce même malaise face à la charité qui occupe l’espace du handicap. L’appel aux dons, le recours systématique au mécénat pour monter des projets relevant de l’égalité citoyenne, les mises en scène dégoulinantes du téléthon ne constituent qu’une forme organisée de cette incitation à la pitié.

Le traitement institutionnel du handicap s’inscrit totalement dans cette représentation caritative. Le Conseil National Consultatif des Personnes Handicapées a été créé par la loi de 1975 et sa principale mission est d’assurer la participation des personnes handicapées dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques qui les concernent. Il est composé de 160 membres nommés par le gouvernement. 160 bénévoles. Cette instance, ne dispose d’aucun budget propre. 160 bénévoles à qui on demande de travailler sur des textes de loi, proposer des amendements, apporter leur expertise et leur savoir, se réunir au minimum une journée entière tous les mois, de manière totalement gratuite. Ses membres apportent des contributions de grande qualité mais qui croit à ce simulacre de consultation ? D’ailleurs qui connait le CNCPH ? En a-t-on déjà parlé dans les papiers ou les émissions consacrés au sujet ?

La Justice n’échappe pas non plus à cet amalgame handicap/charité. Les anciens tribunaux en charge du contentieux de la compensation étaient les TCI, Tribunaux du Contentieux de l’Incapacité. Qui y siégeait ? Des juges honoraires, autrement dit des quasi-bénévoles, magistrats à la retraite... Mais le Conseil de Prud’hommes ou le Tribunal de Commerce répondent également à une composition différente des autres juridictions, objectera-t-on. C’est vrai. Néanmoins, ces personnes ont été sélectionnées en raison de leur connaissance du secteur. Rien de commun avec les magistrats honoraires du TCI : ils ne connaissent pas la matière et ne reçoivent aucune formation. Pas facile dans ces conditions de statuer sur l’opportunité de telle ou telle compensation à telle ou telle situation de handicap... Ces magistrats eux-mêmes ont pointé la délicate posture dans laquelle les met ce système judiciaire. A l’heure de la réforme pour la modernisation de la justice, la loi de 2016, créant les Pôles Sociaux dans lesquels sont placés aujourd’hui ces juridictions, a donc voulu remédier à cette carence. Trois heures de formation sont maintenant proposées à ces juges. Une formation ultra-minimum, un statut quasi-bénévole, un traitement en marge de la fonction publique de la Justice : voici le traitement réservé au handicap.

J’adore la campagne de l’UNAPEI : « Pour lutter contre le handicap, achetons une brioche ! »

 

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