Nous sommes essentiels

Nous découvrons cette année que bon nombre de nos activités sont « non essentielles ». Plus grave qu’une maladresse sémantique, ce concept marque la déconstruction de l’idéal politique d’un monde juste. À ce jeu cruel, les perdants subiront leur exclusion et elle résonnera au plus intime d’eux-mêmes : ils comprendront qu’ils n’ont aucune valeur. Les personnes handicapées ont beaucoup d’avance dans cette expérience de la négation de leur individualité. 

Nous découvrons cette année que bon nombre de nos activités sont « non essentielles ».

Peut-on se sentir légitime au sein d’un collectif lorsqu’on consacre ses journées à l’inutile ?

Plus grave qu’une maladresse sémantique, ce concept marque la déconstruction de l’idéal politique d’un monde juste. Il risque de renforcer un sentiment d’illégitimité intériorisé par ceux de la France d’en bas, ces sans dents qui ne sont rien.

Je ne veux pas que mes enfants grandissent dans un monde qui leur laisse à penser que les êtres humains sont d’inégales valeurs, que certains ont une place et d’autres non.

Dans cette représentation, l’individu doit se rendre désirable au sein du collectif pour y gagner sa place. Le marketing veut nous faire croire que la consommation se présente comme la clé indispensable pour se frayer ce chemin : avec la bonne paire de baskets, la bonne bagnole, vous l’aurez, votre place !

À ce jeu cruel, les perdants subiront leur exclusion et elle résonnera au plus intime d’eux-mêmes : ils comprendront qu’ils n’ont aucune valeur. On les avait prévenus : ils ne sont pas essentiels.

Les personnes handicapées ont beaucoup d’avance dans cette expérience de la négation de leur individualité.

Depuis très longtemps, elles sont coutumières de la dévalorisation systémique de leur existence. Leur prise en compte dans la société commence à se poser un peu sérieusement depuis quelques dizaines d’années seulement.

Auparavant, toutes les discriminations, toutes les brutalités paraissaient acceptables.

Que ces femmes et ces hommes soient privés d’enseignement, de culture, attachés dans leurs institutions, stérilisés, humiliés dans des foires à monstres ne posait pas problème. La négation de leur humanité les a conduits à la situation dramatique dont elles cherchent enfin à s’extraire ces dernières années : chômage, pauvreté, dépendance et souffrance psychique.

La philosophe Cynthia Fleury explique dans Ci-gît l’amer (Gallimard, 2020) que l’écrasement de nos personnalités fait naître de la colère.

Dès lors que sa cause n’est pas traitée, cette dernière va se transformer en ressentiment.

Celui qui est traversé par cette émotion s’enferme dans une posture de victime. Impuissant face à la négation de son être, il subit et perd peu à peu sa force d’agir, son libre arbitre. Il se réifie, chose sans désir qui perçoit la vie au-dehors sans plus y participer.

« Le monde va mal », « on ne voit pas quoi faire » : ces phrases sont l’expression d’un malaise ambiant qui n’appelle pas à la résistance, mais plutôt à une résignation morbide. Si nous nous habituons à l’idée de n’être rien, toutes les violences, toutes les inégalités nous apparaîtront progressivement banales, inévitables, normales.

Tirons les leçons du bannissement social qui a si longtemps été imposé aux personnes en situation de handicap.

La négation de sa valeur démolit l’individu. Toute personne s’identifiant à un groupe ainsi stigmatisé est emportée à son tour par la force de la dévalorisation. Il est ensuite difficile de se relever et rare de se réparer.

Faire société ensemble consiste à permettre que chacun se sente bien à cette place qu’il doit indiscutablement avoir au sein du collectif.

C’est cette seule action commune qui peut rassembler et donner aujourd’hui un sens à l’histoire. Ce projet social se nomme l’inclusion. Il n’exclut personne, chacun y est essentiel.

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