Mais quelle formation ont donc reçu les meurtriers par omission de Marina ?

Pour qui connaît la problématique de la maltraitance, l’« affaire Marina » (morte à l’été 2009, à l’âge de 8 ans, sous les coups de ses parents) est un véritable cas d’école qui conduit à se poser bien des questions sur le fonctionnement des institutions en charge de la protection et de la santé de l’enfant, sur la formation des professionnels de ces organismes et, au-delà et plus encore, sur le statut du jeune enfant dans la société française actuelle.

Pour qui connaît la problématique de la maltraitance, l’« affaire Marina » (morte à l’été 2009, à l’âge de 8 ans, sous les coups de ses parents) est un véritable cas d’école qui conduit à se poser bien des questions sur le fonctionnement des institutions en charge de la protection et de la santé de l’enfant, sur la formation des professionnels de ces organismes et, au-delà et plus encore, sur le statut du jeune enfant dans la société française actuelle.

Toutes les caractéristiques classiques des situations de maltraitance et donc tous les critères de suspicion étaient réunis. Qu’observe-t-on en effet dans cette histoire ? Des antécédents de violence subie dans l’enfance des parents meurtriers ; un impossible attachement à Marina dès sa naissance (la mère a même accouché sous X) ; le début très précoce des mauvais traitements ; la multiplicité des lésions d’âges et de types différents (plaies, bleus, brûlures…) ; l’invisibilité de Marina pendant de longues périodes où à des moments clés pour des intervenants qui auraient peut être pu la sauver (absentéisme scolaire répété, absence du domicile lors des visites [annoncées] des services sociaux).

Face à un tel faisceau d’arguments, des professionnels aguerris auraient dû réagir de façon adaptée, notamment par rapport au niveau de gravité de la situation. Il y a bien eu des alertes qui ont été le fait de la famille qui a joint, sans suites efficaces, le 119 (Allo Enfance maltraitée) et surtout des équipes pédagogiques (institutrices et directrices d’écoles) qui ont réalisé un signalement au parquet. Comme souvent dans les affaires de maltraitance, les enseignants ont été les premiers à comprendre la situation et ont eu une attitude irréprochable, faite d’empathie, de patience et de ténacité. Mais les mauvais traitements se sont poursuivis et ont abouti à la mort.

Le long calvaire puis la mort de Marina sont liés à de graves dysfonctionnements eux-mêmes dus à une mauvaise appréciation du niveau de danger ainsi qu’à la véritable cécité des services sociaux et de membres du corps médical.

Visiblement la loi réformant la protection de l’enfance de mars 2007 est mal comprise et mal appliquée. Il y est stipulé que « Toute personne travaillant au sein des organismes mentionnés au quatrième alinéa de l’article L. 226-3 [les services publics, ainsi que les établissements publics et privés susceptibles de connaître des situations de mineurs en danger ou qui risquent de l’être] … avise directement, du fait de la gravité de la situation, le procureur de la République. » (Titre II. Article L. 226-4). Or que voit-on dans le cas de Marina ? Il a été considéré que sa situation ne relevait que de l’« information préoccupante » et c’est le Conseil général qui a été alerté par les services sociaux. Celui-ci a estimé qu’il n’y avait pas de danger immédiat. Quant à l’hôpital dans lequel Marina a passé 5 semaines pour de graves brûlures, il a effectué un signalement à l’Aide sociale à l’enfance et non pas au procureur. Seule l’école a saisi la justice. Si on peut à la rigueur comprendre, toutefois sans l’excuser, la réticence à signaler du médecin libéral exerçant dans la solitude de son cabinet, une telle attitude est inacceptable de la part de médecins qui peuvent trouver une aide dans leur hiérarchie, leurs collègues et les autres membres de toute une équipe (assistants sociaux, psychologues, infirmières, etc.) parce qu’ils sont les salariés d’une institution telle que l’hôpital ou la santé scolaire.

Cette frilosité des médecins devant le signalement, voire même devant le diagnostic de la maltraitance, est un phénomène internationalement connu de longue date. Ses causes sont multiples, dont « l’aversion de voir » selon l’expression de deux auteurs américains[1]. En 1962, Henry Kempe a publié, dans le prestigieux Journal of the American Medical Association, un article[2] (le syndrome de l’enfant battu) qui est considéré comme le document de référence sur la maltraitance des enfants. Il a en effet eu un retentissement considérable aux États-unis et dans d’autres pays, et son auteur est le premier qui a réussi à alerter efficacement la communauté médicale et, au-delà, les pouvoirs publics, son action ayant été à l’origine de la législation américaine sur le signalement. Pourtant Kempe a reconnu que son article, en abordant un sujet tabou (les auteurs des mauvais traitements sont le plus généralement les parents, principalement la mère), avait causé beaucoup de réticences, voire de colère, notamment dans le monde médical. Il se disait consterné de voir de brillants jeunes médecins inventer n’importe quel diagnostic pour éviter celui que les lésions présentées par un enfant rendaient absolument criant. Et, en 1983, un an avant sa mort, il estimait que « le dénominateur commun était le déni de la maltraitance par ces jeunes et bons médecins qui ne pouvaient tout simplement pas concevoir la réalité des faits de la vie »[3].

Cent ans avant Kempe, en 1860, Ambroise Tardieu, titulaire de la chaire de médecine légale de l’Université de Paris de 1861 à 1879, publiait le premier article scientifique décrivant les lésions typiques des mauvais traitements à enfants et les caractéristiques de leurs auteurs[4]. Mais, malgré tous ses efforts, Tardieu n’est jamais arrivé à convaincre la communauté médicale de l’importance du phénomène de la violence envers les enfants. Il l’a reconnu avec tristesse dans son dernier livre, publié l’année de son décès[5]. Tardieu avait une position éminente dans une France qui, à son époque, était un pays important, notamment sur les plans médical et scientifique. De plus, la langue française n’avait pas encore été écrasée par la suprématie de l’anglais. On peut donc s’étonner que ses travaux aient eu aussi peu d’écho, en France comme à l’étranger, et on ne peut que craindre que le problème des jeunes enfants soumis, entre les murs de leurs foyers, aux sévices infligés par leurs propres parents, n’ait pas soulevé autre chose qu’une profonde indifférence, voire un véritable rejet.

La situation a-t-elle vraiment changé ? Quelle importance accorde-t-on au jeune enfant dans la société française actuelle ?[6] La faible couverture médiatique de l’affaire Marina (par rapport au procès Courjault par exemple) pose question. Bien que la maltraitance soit un grave problème de société et de santé publique, elle reste cantonnée au rayon des faits divers et le public comme les médias sont blasés. Rien de bien « croustillant » dans l’affaire Marina. Les premiers bébés congelés ont fasciné, les suivants nettement moins. De plus, l’histoire de Marina est particulièrement sordide, émaillée de détails très pénibles (parfois à la limite du supportable) et le déni (ou l’aversion de voir) sont des stratégies de défense efficaces.

L’affaire Marina met bien aussi en lumière le rôle néfaste pour les enfants de certains dogmes puissants dans notre pays, tels que « la famille est naturellement bonne » et celui, non avoué et d’ailleurs inavouable, selon lequel l’intérêt des familles prime sur celui de l’enfant.

« Un enfant a toujours besoin de ses parents, quels qu'ils soient, et aussi mauvais qu'ils soient, explique la psychologue » pouvait-on lire dans Libération le 17 juin 2012. Et dans le Monde du 15 juin, on rapportait un élément de la déposition d’une enseignante d’école maternelle au sujet du médecin scolaire : « Elle nous a dit que les droits de la famille prévalaient, qu'il lui fallait un nom et des faits concrets ».

Quelle formation sur le repérage et la prise en charge des enfants maltraités ont donc reçu ces travailleurs sociaux et ce médecin scolaire ? On reste atterré devant des connaissances quasi inexistantes sur la notion de danger et sur les conduites à tenir. On sait que la loi de mars 2007 est bien loin d’avoir reçu tous ses décrets d’application et que les moyens manquent pour bien des actions prévues. On ne peut que souhaiter que les dispositions de l’article 25 concernant la formation soient effectivement mises en œuvre sur tout le territoire national : « Les médecins, l’ensemble des personnels médicaux et paramédicaux, les travailleurs sociaux, les magistrats, les personnels enseignants, les personnels d’animation sportive, culturelle et de loisirs et les personnels de la police nationale, des polices municipales et de la gendarmerie nationale reçoivent une formation initiale et continue, en partie commune aux différentes professions et institutions, dans le domaine de la protection de l’enfance en danger. Cette formation est dispensée dans des conditions fixées par voie réglementaire ».


[1] Krugman RD, Leventhal JM. Confronting child abuse and neglect and overcoming gaze aversion: the unmet challenge of centuries of medical practice. Child Abuse Negl. 2005; 29: 307-309.

[2] Kempe CH, Silverman FN, Steele BF et al. The battered-child syndrome. JAMA 1962; 181: 17-24.

[3] Cité par Westrum R. Thinking by groups, organizations and networks: A sociologist's view of the social psychology of science and technology. In : Shadish WR, Fuller S. editors. The Social Psychology of Science: The Psychological Turn.New York:Guilford Press; 1994.

[4] Tardieu A. Étude médico-légale sur les sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants. Annales d’Hygiène publique et de Médecine Légale 1860 ; 13 : 361-398.

[5] Tardieu A. Étude médico-légale sur les blessures. Paris : JB Baillière et fils ; 1879.

[6] Tursz A. Les oubliés. Enfants maltraités en France et par la France. Paris, 2010. Le Seuil.

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