Les pièges de la vulgarisation de l’information scientifique ?

Pendant tout le mois de mars 2012 un débat a opposé, dans le journal Libération, Israël Nisand, professeur de gynécologie obstétrique, Brigitte Letombe, gynécologue, Sophie Marinopoulos, psychanalyste, d’une part, et l’équipe de Nathalie Bajos, sociologue et démographe à l’Inserm, d’autre part, à propos des conséquences à long terme de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Dans le dernier article, paru le 22 mars, I. Nisand et ses collègues affirment que « la controverse surréaliste à laquelle [ils sont] confrontés » porte sur le fait de savoir si l’IVG constitue ou non un moment bénéfique dans la vie d’une femme. C’est là un raccourci assez saisissant et une interprétation pour le moins biaisée car, loin d’être surréalistes et au-delà du problème de l’IVG, ces échanges soulèvent des questions de fond quant à la communication scientifique entre cliniciens et chercheurs en santé publique et quant à la validité du transfert des informations scientifiques vers le grand public à travers les médias.

Faisons un bref rappel historique de cette controverse. Madame Bougrab, secrétaire d’Etat chargée de la Jeunesse, a demandé à M. Nisand de proposer une série de mesures visant notamment à endiguer un «phénomène dont les conséquences sur l’intégrité physique des jeunes filles ou encore sur le plan psychologique peuvent être dramatiques». Dans Libération daté du 1er mars, Nathalie Bajos et ses collègues relèvent dans le rapport que «les femmes ayant avorté auraient un risque de suicide multiplié par quatre et un risque accru de troubles dépressifs et anxieux» d’après une étude récente, dont la méthodologie a été, selon elles, critiquée par de nombreux chercheurs. Elles ajoutent que les conclusions de cette étude sont contredites par une analyse exhaustive de l’ensemble des études sur ce sujet auprès de femmes de tous âges, présentée dans le rapport de l’Academy of Medical Royal Colleges. Le 9 mars, Israël Nisand et ses collègues affirment, à propos de l’équipe de chercheurs, que « leur position idéologique ne repose hélas que sur l’étude des chiffres et des statistiques, alors [qu’eux-mêmes reçoivent] des femmes tout au long de leur vie et [qu’ils les écoutent] ». Ils tiennent à rappeler « à nos épidémiologistes que la santé ne se réduit pas au corps mais concerne aussi la santé psychique qui échappe si souvent aux froides analyses statistiques, car l’humain est complexe et ne se laisse pas réduire à des colonnes de chiffres ». Le 20 mars, dans un article intitulé « IVG : le retour des entrepreneurs de morale », N. Bajos et ses collègues rappellent « que le discours des femmes tient une place centrale dans les recherches, qu’il soit recueilli par des questionnaires ou lors d’entretiens sociologiques approfondis ». Le 20 mars une tribune signée d’un groupe de médecins, gynécologues et obstétriciens et une seconde émanant des filles des 343 (Collectif créé en avril 2011 à l’occasion du 40ème anniversaire de la parution du Manifeste des 343) se font en quelque sorte écho. La première « Nul n’a la monopole de la parole des femmes ! » souligne qu’il ne faut pas tomber « dans le piège de la psychanalyse moralisatrice en faisant de l’avortement un acte obligatoirement traumatisant et nécessitant un accompagnement forcément de longue durée dont on ne se remettrait jamais, argument largement utilisé par les antichoix ». La seconde, « Nous avons avorté, nous allons bien merci ! » affirme qu’après une IVG « souffrance obligatoire, culpabilisation, humiliation, traitements dégradants, tentatives de pression sont à affronter ».

Sous jacents à cette courte histoire et au contenu des divers articles, on peut trouver tous les points clés du raisonnement scientifique en santé publique sur lesquels il y a parfois, comme ici, une véritable incommunicabilité entre certains cliniciens et chercheurs.

La recherche en santé publique est par essence appliquée, opérationnelle et a comme objectif principal de fournir des bases fiables pour les politiques de santé. C’est pourquoi, comme le dit N. Bajos « une assertion fausse, réfutée par les recherches scientifiques, [est] particulièrement problématique dans un rapport remis au gouvernement, et donc susceptible de guider des politiques publiques ». Les résultats doivent être représentatifs et extrapolables, donc recueillis dans l’ensemble de la population et non pas chez les seules patientes d’un service médical. Il est évident qu’une femme qui, après son IVG, aura recours au psychanalyste est une femme qui va mal mais c’est aussi une femme qui n’est en rien représentative des milliers d’autres qui ont tout simplement trouvé une solution à leur problème. L’empathie de l’approche clinique est indiscutablement fondamentale pour comprendre les patients et c’est pour cette raison que certains chercheurs en santé publique ont choisi la mise en place de recherches pluridisciplinaires, associant les « froides analyses statistiques » à des entretiens approfondis. N. Bajos, sociologue, démographe et travaillant en étroite collaboration avec des médecins, est de ces chercheurs, de même que moi qui, pédiatre et épidémiologiste et ayant donc la double expérience de 20 ans de pratique médicale et des « colonnes de chiffres », ai mené tous mes travaux de recherche sur la petite enfance avec un anthropologue médical. Le recours à la littérature scientifique internationale est un des temps fort de notre travail, à condition que notre analyse d’articles soit aussi extensive que possible et ne se limite pas à pas une seule étude, que les résultats soient examinés en tenant compte de la méthodologie des recherches, de leurs atouts et de leurs faiblesses, et à la lumière de cadres culturels, organisationnels et réglementaires qui varient de pays à pays.

Ces messages peuvent sembler austères à certains journalistes qui préfèrent une réalité plus « charnelle ». Malheureusement, chez certains cliniciens l’empathie avec les patients et la conviction finissent par l’emporter sur le raisonnement scientifique, comme on a pu le voir, en juin 2009, lors du débat sur le déni de grossesse dans le cadre de l’affaire Courjault au cours de laquelle les mêmes Israël Nisand et Sophie Marinopoulos ont été beaucoup entendus et vus à travers de multiples médias. Comme le relatait 20 minutes, le 15 juin 2009, « droit à la barre, le Pr Nisand a le ton exalté de ceux qui veulent convaincre ». Malheureusement les stratégies pour convaincre usent souvent d’armes redoutables qui ne rendent pas vraiment justice à la réalité des faits. Il en est ainsi de l’utilisation de chiffres bruts, beaucoup plus frappants pour le public mais moins exacts que des taux, certes moins faciles à comprendre ; du manque de cohérence des chiffres (la fréquence du déni de grossesse varie d’une interview d’I. Nisand à l’autre (un cas pour 500 grossesses dans l’article cité du 15-06-2009 ; un sur 250 selon La Feuille de Chou datée du 18 novembre 2010) ; de l’imprécision dans les définitions ; de l’affirmation d’associations pathologiques non scientifiquement prouvées ; des accusations infondées.

Dans Le Monde du 24 juin 2009, Paul Bensussan,psychiatre, expert agréé par la Cour de cassation, désigné en octobre 2007 pour la contre-expertise de Véronique Courjault et entendu par la Cour d'assises le 16 juin 2009, écrivait qu’« il était choquant de constater dans les nombreuses interviews accordées par le professeur Nisand et Sophie Marinopoulos, d'importantes variations dans la définition [du déni de grossesse] ».

Dans leur livre « Elles accouchent mais ne sont pas enceintes », aux chapitres 4 et 5, Nisand et Marinopoulos associent implicitement déni de grossesse et néonaticide. De façon parallèle, la même Feuille de Chou du 18 novembre 2010, rapportant le contenu d’une conférence sur le déni de grossesse, note que « le professeur a cité plusieurs cas d’accouchement solitaire, suivis par l’élimination de l’enfant, dans une poubelle, un vide-ordure ou sa conservation dans un congélateur ». Or, il n’est, en l’état actuel des connaissances scientifiques internationales, pas possible de calculer la fréquence de l’association déni de grossesse – néonaticide, pour la simple raison que les sources d’information sont différentes (des services cliniques dans le premier cas, des dossiers judiciaires dans le second) et qu’aucune étude n’a exploré concomitamment les deux sources.

Enfin, dans son désir de défendre une cause perçue comme juste, le Pr Nisand n’hésite pas à porter de graves accusations, notamment lorsque, dans l’article de Libération daté du 22 mars, il soulève la question de « l’intérêt de certains professionnels de l’IVG, préoccupés à défendre le droit à l’IVG, qui pourrait à nouveau retarder, par leurs dissensions, les indispensables évolutions du droit de nos adolescents ». Il ajoute : « la vraie question est en fait éthique : les IVG sont confidentielles et gratuites ; comment se fait-il que la contraception ne le soit pas encore dans la réalité quotidienne des jeunes femmes quel que soit le lieu où elles habitent ? ». Cette accusation est n'est pas véritablement fondée puisque, depuis la loi du 4 juillet 2001, « le consentement des titulaires de l'autorité parentale ou, le cas échéant, du représentant légal n'est pas requis pour la prescription, la délivrance ou l'administration de contraceptifs aux personnes mineures » (Art. L. 5134-1. – I). De plus, anonymat et gratuité sont garantis pour les mineures dans les centres de planification familiaux.

Autant, voire plus, que le fond, la forme compte pour les médias. Un des outils préférés des débatteurs est le sarcasme (arme habituelle de la démagogie). Ainsi, le 22 mars I. Nisand et ses collaboratrices parlaient-ils d’« une bataille d’arguments scientifiques sur l’IVG où les articles brandis par les uns viendraient invalider les arguments agités par les autres dans une bataille ridicule de Diafoirus ». Chacun sait que Diafoirus est notoirement un imbécile, ce que ne sont certes pas les membres de l’équipe Inserm dirigée par N. Bajos. De plus, les publics visés par ces cliniciens de talent sont souvent très larges. Comme le souligne, dans sa conclusion, l’article de La feuille de chou, « il y a donc une grande nécessité d’informer sur ces questions [le déni de grossesse, le néonaticide], non seulement les femmes, les premières concernées, mais aussi le corps social tout entier, médecins, infirmières, magistrats, journalistes, etc. Et c’est que le professeur Nisand a fait avec art ».

Talent mal employé, voire désinformation, démagogie et complaisance de certains médias peuvent faire courir de graves risques à la société. Les politiques de santé ne sauraient se fonder sur des assertions fantaisistes au prétexte que l’orateur enflamme son auditoire ou que les journalistes en ont fait un interlocuteur privilégié. Le flou dans les chiffres et les définitions ouvre la porte à l’instrumentalisation de certains concepts médicaux. Il en est ainsi du déni de grossesse, devenu un outil brandi par les avocats dans les prétoires. Particulièrement grave est ce que Paul Bensussan nomme « la substitution des médias à la justice institutionnelle », faisant référence au déroulement de l’émission de télévision « Mots Croisés » le lundi 15 juin 2009, veille de l'audition, dans le cadre de l’affaire Courjault, des experts judiciaires (désignés par le juge et ayant donc expertisé l'accusée) et avant-veille du verdict rendu par le tribunal. Au cours de cette émission des experts de renom, dont I. Nisand « se sont exprimés devant des millions de citoyens (dont les 9 jurés populaires qui n'avaient peut-être pas éteint leur téléviseur) - et ont donné leur avis sur ce que devait être, selon eux, la juste peine prononcée à l'encontre de Véronique Courjault, qu'ils n'avaient ni rencontrée ni expertisée ». Et Paul Bensussan s’interroge : « la défense d'une "cause", aussi noble soit-elle (et l'inscription d'une pathologie méconnue dans les classifications est une noble cause), doit-elle prendre le pas sur la rigueur et l'impartialité de la discussion diagnostique et scientifique ? »

Comme en témoignent les nombreux commentaires qui suivent les articles sur Internet, le public n’est bien souvent pas dupe. Reste qu’une réflexion sur le rôle des médias dans la vulgarisation des informations scientifiques et sur la formation des jeunes qui optent pour la filière du journalisme scientifique reste indispensable en France.

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