La Méditerrannée ne sépare plus Cannes de Sétif

Ce matin, j'entends à mon lever, sur France Info ( "une information incomplète toutes les deux minutes") que le député Lionnel Luca et autres anciens expatriés projettent une manifestation sur la Croisette en récation au film de Rachid Bouchareb, Hors la loi. Ces manifestants, surtout des personnes âgées, entonnaient ce matin le Chant des Africains, drapeaux bleu-blanc-rouge aux crêpes noirs.

J'ai eu honte, d'un coup. Peut-être parce que j'ai beaucoup d'amis franco-algériens, d'un certain âge, qui vivent en France depuis 30 ans, et que j'aurais préféré qu'ils n'entendent pas ça.

 

Le 8 mai 1945 finissait la Seconde Guerre Mondiale et commençait la guerre d'Algérie. En mai 2010, on y est encore, et certains n'ont toujours rien compris. Le syndrôme de Vichy est peut-être guéri, mais l'Algérie, ah, l'Algérie...

Le service historique de la Défense a jugé ce film "peu crédible" : "les nombreuses invraisemblances présentes dans le scénario montrent que la rédaction de ce dernier n'a pas été précédée par une étude historique sérieuse. Cette approximation historique rend ce film de fiction peu crédible." comme le signalerait le rapport du général de division Gilles Robert, qui a été repris dans de nombreux médias.

Je m'interroge :

- Très peu de personnes ont vu ce film : de quel droit peut-on le juger "anti-français" comme le fait Lionnel Luca ? Il n'y a même pas une bande annonce sur Internet, je viens de m'en apercevoir un voulant mettre un lien pour ce billet.

- Depuis quand un film historique représente-t-il la vérité historique ? Ce que disait Rachid Bouchareb dans El Watan. Les historiens de la Défense l'ont pris à la lettre, et ils sont amusants, à chercher les inexactitudes et les erreurs. Chose qu'ils ne feront pas pour d'autres films comme Les chevaliers du ciel, par exemple. Parce que l'enjeu est moins grand.

Je ne suis pas historienne, mais il me semble qu'il n'existe pas de "vérité historique", seulement des visions de l'histoire et des événements, qui constituent l'Histoire. Que Rachid Bouchareb ait voulu montrer sa vision, et surtout sortir de l'oubli ces massacres, je n'y vois pas d'inconvénient ; par contre, que l'on me serine que les massacres de Sétif n'ont été que des massacres de la population européenne, qu'il faudrait aujourd'hui encore nier que ces journées insurrectionnelles ont été réprimées par l'Etat de manière absolument violente, non merci ! L'Algérie française, c'est fini et bien fini : la version officielle du gouvernement algérien est de 45 000 victimes, mais on estime le bilan entre 10 et 25 000 (chiffres d'André Prenant). Contre une centaine de morts européens. Le gouvernement français, en 1945, avait annoncé 1200 morts.

- Comment se fait-il que les historiens de la Défense aient quoi que ce soit à dire ? C'est que la maîtrise de l'Histoire et de la mémoire est primordiale pour l'Etat : on l'a bien vu durant la controverse pour l'enseignement des bienfaits de la colonisation. C'est parce que l'enjeu est pensé comme politique, et surtout social : on va acheter la paix sociale dans les banlieues à coup de manuels scolaires, en gros. C'est quand même pas mal : avec un peu de chance on va revenir à nos ancêtres Gaulois, qui fondent notre identité nationale, et au bon Roi Charlemagne, précurseur de l'Europe, pour nous faire oublier que les 25 foncent dans le mur. D'ailleurs, Lionnel Luca abonde en ce sens en expliquant au Point que ce film risque de créer des troubles dans les rapports entre les jeunes issus de l'immigration maghrébine et le reste de la population.

On reste rêveur devant tant d'acharnement à nous penser idiots.

La bataille des chiffres et des mémoires n'est pas finie, pendant que la guerre d'Algérie continue à Cannes.

 

Et aussi, l'article d'Edwy Plenel : http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/edwy-plenel/230510/hors-de-france-ce-cri-de-haine-sur-la-croisette

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