Un des critères d'authenticité des "miracles" attribués à Jésus est, à mon avis, s'il s'agissait d'une question de vie ou de mort, ou encore de souffrance importante. De ce point de vue, un des miracles les moins crédibles est celui de la pièce de monnaie trouvée par Pierre dans la gueule du premier poisson venu, tout ça pour payer une taxe ! il était loin d'y avoir péril en la demeure... Il y a aussi l'affaire du figuier desséché du jour au lendemain, la question est alors un peu différente mais quand même connexe, puisqu'il s'agit de faire mourir au lieu de laisser vivre... On se rapproche du Jésus enfant des récits apocryphes, qui fait mourir un petit camarade qui lui a manqué de respect.
Ici, on est bien en plein dans une situation de danger mortel. Une grande tempête de vent, la barque est sur le point de couler, même s'ils savent peut-être nager il n'est pas sûr qu'ils ne se retrouvent pas assommés, submergés, par la violence des vagues... Il est certain que c'est autre chose que la guérison de malades ou d'infirmes, où on peut toujours évoquer des mécanismes d'autosuggestion, du psychosomatisme. Une tempête, ce n'est pas une personne, à moins de considérer que notre planète ait un psychisme ? (et pourquoi pas, après tout !) Mais quoi qu'il en soit, il y a d'autres témoignages de faits du même ordre, avec d'autres personnes ; en l'occurrence par exemple, un cyclone qui était passé sur Auroville, et Aurobindo dans sa chambre avec la fenêtre ouverte et pas un souffle d'air dans la pièce !
Non, pour ce qui est de la plausibilité, je crois vraiment que le critère du bien qui peut résulter d'un "miracle" est centrale, en sorte que je ne doute pas qu'une tempête ait bien pu cesser sur le champ sur intervention de Jésus. Ce qui me gêne plus, par contre, dans cet épisode comme dans l'ensemble des évangiles, c'est la présentation qui en est faite. Le héros est porté au pinacle, il s'agit d'en mettre plein la vue au lecteur, voilà un surhomme, un superman, dites-le vous une bonne fois pour toutes et ne doutez plus de rien. Et vous devenez prêts à gober n'importe quelle couleuvre, décervelés, comme des robots programmés pour obéir aux consignes les plus ineptes qui puissent s'imaginer.
Comme si ce n'étaient pas justement ces hauts faits qui étaient responsables de la façon dont l'histoire dudit héros s'est finie, et il n'est nul besoin là d'invoquer de la jalousie ou des griefs d'ordre religieux : il s'agissait essentiellement de réalisme politique ; l'agitation des foules provoquée par Jésus ne pouvait se finir que dans le même bain de sang qui se produira quelques années plus tard pour la même raison, la révolte contre l'occupation romaine. Car c'est à cela qu'allait aboutir toute cette effervescence provoquée par ces miracles, et, comme nous le dit l'évangile de Jean, c'est uniquement pour cette raison qu'il fallait faire cesser lesdits miracles, le moyen le plus simple étant de supprimer celui par lequel ils se produisaient.
On peut alors se poser la question : pourquoi les choses en sont-elles allées jusque là ? Est-ce que Jésus n'y avait pas pensé dès le début ? Est-ce qu'il ne pouvait pas s'en empêcher, c'était plus fort que lui ? Effectivement, il est souvent dit qu'une guérison supposait d'abord qu'il soit "pris aux entrailles", et c'est là quelque chose dont on n'est pas vraiment maître, mais a-t-il quand même essayé, sans succès, ou trop tard, de se "blinder" ? Tout cela, il faudrait pouvoir le lui demander, mais en tout cas, en passant quasiment sous silence toutes ces questions, les évangiles (surtout les synoptiques) maintiennent, malheureusement, l'ambiguïté, et la confusion, ce qu'on doit regretter, et contre quoi mettre en garde.
Agrandissement : Illustration 1
et en ce jour-là le soir étant venu il leur dit
« passons de l'autre côté ! »
et ayant laissé la foule
ils le prennent avec eux dans la barque
tel qu'il était
et d'autres barques étaient avec lui
et survient une grande tempête de vent
et les vagues se jetaient sur la barque
au point que la barque est maintenant remplie
et lui était à la poupe dormant sur le coussin
et ils le réveillent et lui disent
« rabbi ! cela ne te préoccupe pas que nous périssions ? »
et réveillé il engueula le vent et dit à la mer
« tais-toi ! la ferme ! »
et le vent tomba
et un grand calme survint
et il leur a dit
« pourquoi avez-vous peur ?
vous n'avez pas encore confiance ? »
et ils furent terrifiés d'une grande terreur
et ils se disaient l'un l'autre
« qui donc est celui-ci ?
que même le vent et la mer lui obéissent »
(Marc 4, 35-41)