Il y avait ceux qui étaient dans le besoin, notamment malades en tout genre, et qui bénéficiaient de miracles, en l’occurrence de guérisons. On est content pour eux, évidemment. Mais si, comme conséquence de cette grâce, la seule conclusion qu'ils en aient tirée était qu'il fallait faire de Jésus leur roi — comme l'explique l'évangile de Jean à la suite de la multiplication des pains — le bénéfice pour eux sera quand même resté limité.
Et puis il y a ceux qui vont bien et ne manquent de rien, et qui demandent un signe, comme s'ils étaient au spectacle d'un magicien. L'évangile de Matthieu (12,38-40) pense que le seul signe qu'ils obtiendront sera celui de la résurrection de Jésus ; Luc, pour sa part, n'y croit pas (comme il le dit dans la parabole du riche et du pauvre Lazare), mais pense que c'est plutôt le témoignage des païens convertis à Jésus qui pourra éventuellement convaincre aussi les juifs récalcitrants.
Luc est sans doute plus proche de la vérité que Matthieu, au moins sur ce coup. Parce que, ce qui peut nous toucher, bien mieux que ce qui nous vient de l'extérieur, c'est ce qui nous vient de nous-même, de l'intérieur et du plus profond de nous-même, et le témoignage de personnes qui rayonnent ne peut qu'éveiller en nous aussi un peu de ce qu'elles manifestent par là. La présence vécue de la source en eux nous guide vers la conscience de la présence de cette même source en nous.
En eux-mêmes, les miracles, du fait qu'ils sont attribués à des pouvoirs qu'un autre est censé détenir, ont donc plutôt tendance à rendre ceux qui en bénéficient juste dépendants de cet autre, quel qu'il soit (Jésus, un saint, Dieu...). Or, si Dieu nous a faits à son image et ressemblance, c'est pour que nous soyons pour lui comme des alter égos, des vis-à-vis. Dieu ne nous veut pas soumis, dépendants, mais libres en face de lui : "Fils de l'homme, tiens-toi debout, alors je parlerai avec toi" (Ézéchiel 2,1).
Le miracle des miracles est là, ordinaire, naturel, mais dont nous ne sommes pas souvent conscients : c'est Dieu qui est notre source, notre être-même le plus profond et le plus intime, disons comme notre "moi essentiel", pour le distinguer de notre "moi existentiel" (le seul auquel nous nous identifions en général). Maintenant, que ce que j'appelle ici Dieu, d'autres puissent l'appeler vacuité, ou d'autres noms encore, cela reste secondaire. Le plus important est d'entrer dans cette expérience de la transcendance immanente en nous, et d'en vivre, éternellement donc, dès aujourd'hui.
Agrandissement : Illustration 1
Comme les foules se regroupent,
il commence à dire :
« Cet âge est un âge mauvais.
Il cherche un signe,
et de signe il ne lui sera pas donné,
sinon le signe de Jonas :
Comme Jonas est devenu signe
pour les gens de Ninive,
de même sera le fils de l'homme
pour cet âge-ci.
La reine du midi s'éveillera au jugement
avec les hommes de cet âge et les condamnera,
parce qu'elle est venue des confins de la terre
entendre la sagesse de Salomon.
Et voici : plus que Salomon ici !
Les hommes de Ninive se lèveront au jugement
avec cet âge et le condamneront,
parce qu'ils se sont convertis
au kérygme de Jonas.
Et voici : plus que Jonas ici !
(Luc 11, 29-32)