On ne sait pas de quelle infirmité exacte souffre cet homme. D'après les divers éléments du récit, on peut supposer qu'il n'a pas, ou mal, l'usage de ses jambes, puisque dit-il à Jésus, quand ce serait le moment pour lui de se précipiter dans la piscine, il n'a "pas d'homme" pour l'y "jeter" ; il ajoute qu'il essaie quand même d'y aller par ses propres moyens (vraisemblablement plus ou moins en rampant), mais alors, évidemment, n'importe qui de plus valide des jambes le devance largement, et comme il n'y a que le premier à se plonger dans l'eau qui se trouve guéri, on voit bien qu'il n'aura jamais aucune chance d'en bénéficier. Cette sorte de tombola ou de loterie n'est pas faite pour lui... Pourquoi reste-t-il là ? on peut se le demander !
Quelques indices nous font fortement penser à l'épisode du paralytique rapporté par les synoptique : cet homme porté par quatre brancardiers qui, à cause de la foule ne pouvaient accéder à Jésus qui enseignait dans la maison de Pierre, montèrent sur le toit terrasse, y firent un trou, et le descendirent ainsi sur son grabat juste sous le nez du maître. Bien qu'on ne nous le dise donc pas clairement, notre homme de la piscine de Bethesda est très vraisemblablement sinon certainement lui aussi paralysé au moins des jambes, il gît lui aussi sur un grabat, et lui aussi s'entend dire par Jésus à peu près les mêmes mots : "lève-toi ! prend ton grabat ! et va !". Et, comme pour l'officier du roi d'hier, et bien que les similitudes soient moindres, on ne peut quand même pas s'empêcher de se demander si l'évangéliste, Jean, n'a pas plus ou moins transposé l'histoire des synoptiques, en la mettant cependant à sa propre sauce.
La plus grande des différences est alors sans doute le fait que, ici, c'est Jésus qui prend l'initiative sans que l'homme n'ait absolument rien demandé : Jésus a vu qu'il gisait là sous les portiques (ça, ce n'était pas trop difficile), mais il a de plus su intérieurement, par pure intuition (éventuellement due à sa supposée divinité ?), que cela faisait une éternité qu'il en était ainsi pour lui, et il a décidé alors qu'il allait faire quelque chose pour son cas. On voit le contraste avec le Jésus des synoptiques, lequel ignorait tout du paralytique arrivé dehors aux alentours de la maison, donc venu vers lui et non l'inverse, et qui aura dû faire "des pieds et des mains" pour arriver à attirer son attention sur lui. Et cette différence est typique du Jésus de Jean par rapport à celui des synoptiques.
Chez Jean, en effet, Jésus est le maître absolu de sa vie, tout ce qu'il lui arrive c'est parce que c'est lui qui l'a décidé ainsi, et on le verra ainsi monter au calvaire presque comme à une promenade de santé. Ce n'est pas chez Jean qu'il est question du gros coup de blues de Gethsémani, encore moins des gouttes de sang transpirant de son front pris par l'angoisse que rapporte Luc à ce moment-là ! Non ! le Jésus de Jean est le "maître des horloges" ;) il le dit, il n'a qu'une hâte tout du long de son ministère, c'est d'en arriver là. En fait, en matière de doute de sa part, le pire qu'on trouve chez Jean est ceci : "Maintenant mon âme a été troublée, et que dirais-je ? Père, sauve-moi de cette heure ? mais c'est pour cela que je suis venu jusqu'à cette heure... Père ! glorifie ton nom !" (12, 27-28) ; on voit tout de suite la profondeur du dilemme ! c'en est à se demander même si là Jean ne se moque pas du Jésus des synoptiques...
Autre différence notable entre la guérison du paralytique des synoptiques et celle-ci : la question du péché. Chez Matthieu, Marc et Luc, si Jésus guérit l'homme, c'est parce qu'il lui a seulement affirmé dans un premier temps que, comme récompense de ses efforts (de sa foi en lui, Jésus), ses péchés étaient pardonnés, ce qui avait fait bondir les pharisiens présents, disant que Dieu seul peut pardonner les péchés, et Jésus alors avait guéri l'homme pour faire valoir qu'il agissait au nom de Dieu. La question du péché était donc là centrale, alors qu'ici, chez Jean, tout juste vient-elle tout à la fin ("ne pèche plus !"), mais on se demande un peu ce qu'elle vient faire là, puisqu'il n'en avait pas été question auparavant, et que d'autre part, à l'occasion de la guérison de l'aveugle-né, Jean fait dire à Jésus qu'il n'y a pas de lien entre nos malheurs et le péché... Cette conclusion donc, ici chez Jean, serait bien mieux à sa place dans les synoptiques !?
En tout cas, synoptiques comme Jean se rejoignent au moins sur une certaine relativisation des prescriptions concernant le shabbat... Déjà ça ! Mais on voit donc que, théologiquement, le Jésus des uns et celui de l'autre sont très différents ; nous aurons l'occasion d'y revenir à de nombreuses reprises dans les jours à venir, consacrés à une lecture relativement suivie de l'évangile de Jean.
Agrandissement : Illustration 1
après cela il y avait une fête des Judéens
et Jésus est monté à Jérusalem
or il y a dans Jérusalem près de la porte du petit bétail
une piscine dite en hébreu Bethesda qui a cinq portiques
dans ceux-ci gisaient une multitude d'infirmes
aveugles boiteux décharnés attendant l'agitation de l'eau
car par moments un ange descendait dans la piscine et remuait l'eau
alors le premier qui descendait après l'agitation de l'eau
devenait sain quel que soit le mal qui le tenait à ce moment-là
or il y avait là un homme
étant depuis trente-huit ans dans son infirmité
l'ayant vu gisant et sachant que c'est depuis longtemps
Jésus lui dit
« veux-tu devenir sain ? »
l'infirme lui répondit
« seigneur ! je n'ai pas d'homme pour me jeter dans la piscine
quand l'eau a été agitée
alors j'y vais moi mais un autre y descend avant moi »
Jésus lui dit
« relève-toi ! prends ton grabat ! et marche ! »
et aussitôt l'homme devint sain et prit son grabat et il marchait
or c'était un shabbat ce jour-là et les Judéens disaient au guéri
« c'est shabbat et il ne t'est pas permis de porter ton grabat »
mais lui leur répondit
« c'est celui qui m'a fait sain qui m'a dit "prends ton grabat et marche" »
ils l'interrogèrent donc
« qui est-ce l'homme qui t'a dit "prends et marche" ? »
mais le rétabli ne savait pas qui c'est
car Jésus s'était éloigné et il y avait foule en ce lieu
après cela Jésus le trouve dans le temple et il lui a dit
« voici que tu es devenu sain ! ne pèche plus ! qu'il ne t'arrive pire »
l'homme s'en alla et annonça aux Judéens
que c'est Jésus qui l'avait fait sain
et à cause de cela les Judéens recherchaient Jésus
parce qu'il faisait cela un shabbat
(Jean 5, 1-16)