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Billet de blog 2 octobre 2014

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Deuxième vague

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Billet original : Deuxième vague

Après cela, le Seigneur désigne encore soixante-dix autres. Il les envoie deux par deux, devant sa face, en toute ville et lieu où lui-même doit venir. 

Il leur disait : « Beaucoup de moisson, et peu d'ouvriers ! Implorez donc le seigneur de la moisson, qu'il fasse sortir des ouvriers pour sa moisson ! Allez ! Voici, je vous envoie comme agnelets au milieu de loups. 

« Ne portez ni bourse, ni besace, ni chaussures. Ne saluez personne sur le chemin ! En quelque maison que vous entriez, dites d'abord : "Paix à ce logis !" Et s'il y a là un fils de paix, sur lui reposera votre paix. Sinon, elle repassera sur vous. Restez dans cette même maison, mangez et buvez ce qu'il y a chez eux : car l'ouvrier est digne de son salaire. Ne passez pas de maison en maison. 

« En quelque ville que vous entriez et où ils vous accueillent, mangez ce qui vous est servi. Guérissez les infirmes qui y sont, dites-leur : "Proche de vous est le royaume de Dieu !" En quelque ville que vous entriez, et où ils ne vous accueillent pas, sortez sur ses places et dites : "Même la poussière de votre ville collée à nos pieds, nous l'essuyons pour vous ! Seulement, cela, connaissez-le : proche est le royaume de Dieu !" Je vous dis : pour Sodome en ce jour-là ce sera plus supportable que pour cette ville-là ! »

Luc 10, 1-12

Luc est le seul évangéliste à parler de ce second envoi en mission. Le nombre de missionnaires, soixante-dix, correspond au nombre des nations de la terre, telles que recensées dans la Genèse (10). De nombreux manuscrits de notre texte du jour parlent de soixante-douze missionnaires, or justement la version grecque (septante) de la Genèse recense pour sa part soixante-douze nations... Ce second envoi en mission est donc sans hésitation symbolique de l'extension de la proclamation de la bonne nouvelle aux païens — tout comme le premier envoi avec douze 'apôtres' en symbolisait la proclamation aux douze tribus d'Israël — et nous ne sommes pas surpris de trouver ce second envoi chez Luc, qui l'a très certainement 'inventé'. On note une seule petite différence entre cet envoi et le premier : ici il est précisé que les soixante-dix sont envoyés dans les "villes et lieux où lui-même doit venir", alors qu'avec les douze il n'était pas question de ce déplacement de Jésus en personne. C'est ici sans doute l'influence de la théologie du corps mystique du Christ, héritée par Luc de Paul, qui s'exprime, corps mystique qui s'identifie donc au Royaume.

Le détail des recommandations énumérées aux missionnaires figure aussi entièrement chez Matthieu, juste dans un ordre un peu différent. Dans son premier envoi (9, 1-6), Luc n'avait fait figurer que des recommandations qu'on trouve aussi chez Marc, en les simplifiant encore plus. Luc a donc volontairement minimisé le premier envoi, celui destiné seulement à Israël, pour mettre en valeur le second, celui destiné à toutes les nations, en piochant pour ce dernier dans la source Q qu'il connaissait comme Matthieu. Il ne faut cependant pas se représenter Marc comme indépendant de la source Q. Au départ, c'est ainsi qu'on a reconstitué ce document, comme composé de tout ce qui se trouve de commun entre Matthieu et Luc et qui ne se trouve pas chez Marc. On s'est alors rendu compte que ce document avait sa propre cohérence, sa propre tonalité, sa propre théologie. Mais, à partir de cette théologie, on se rend compte que des passages non négligeables de Marc peuvent très bien provenir aussi de la source Q. En sorte qu'on peut très bien considérer, comme ici sur les envois en mission, que Marc a en fait trié dans le matériau de la source Q, qu'il n'en a gardé qu'une partie. Matthieu et Luc, ensuite, chacun de son côté, ayant accès à la fois au texte de Marc et à la source Q, ont pu à chaque fois repartir de Marc et l'augmenter de ce qu'il n'avait pas retenu. Comme Matthieu et Luc ont travaillé séparément, on peut même considérer que certains matériaux qui nous semblent propres à l'un ou à l'autre font aussi partie de la source Q.

Après cette digression sur la source Q, on peut noter dans l'envoi d'aujourd'hui, comme matériaux retenus tant par Matthieu que Luc et pas par Marc, le deuxième paragraphe, comme parlant clairement de conditions spécifiques aux premiers chrétiens, et non aux disciples du vivant de Jésus. Une moisson importante, des ouvriers peu nombreux, bref un vaste chantier, beaucoup de gens qui ne sont pas au courant et qu'il faut rejoindre dans leurs vies, ce n'était pas ainsi que les choses se présentaient du temps de Jésus, où c'était même le contraire, il avait plutôt affaire à trop de gens qui se pressaient autour de lui par le seul bouche à oreille. De même l'évocation des loups parle de l'opposition croissante des autorités religieuses à l'action des chrétiens, opposition que Jésus n'a guère rencontrée dans sa prédication en Galilée. Enfin, pour les mêmes raisons, la condamnation finale des villes qui n'accueilleraient pas les missionnaires, qui sera développée dans ce qui suit et que nous verrons demain, ne peut pas non plus parler de l'époque de Jésus, qui n'avait guère été rejeté, toujours dans sa prédication en Galilée. Ces différents éléments n'ayant pas été retenus par Marc, il est possible de comprendre que ce dernier avait tenu, lui, à présenter soigneusement une scène relativement crédible d'un envoi en mission des douze du vivant de Jésus.

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