Un homme "hydropique" : ce terme désignait toute affection entraînant l'accumulation de liquide dans les chairs, comme dans un œdème. Les raisons peuvent varier, le résultat reste similaire, les chairs gonflent, souvent en commençant par les membres inférieurs, puis en gagnant l'abdomen et le thorax, et on finit par en mourir. Évidemment, cet aspect fait aussi penser à celui des noyés, dont les chairs gonflent aussi, lorsque le cadavre séjourne quelque temps dans l'eau. Y avait-il pour autant urgence à guérir cet homme ? sa situation en était-elle à ce point, qu'il risquait la mort à attendre un jour de plus ? c'est peu vraisemblable. Mais comment aussi justifier de le faire attendre ce jour de plus avant sa délivrance ?
On en revient à la même question qu'avec la femme toute courbée en deux, question qui interroge sur les raisons profondes de ce repos hebdomadaire, et notamment la question de savoir s'il est vrai que Dieu ait eu besoin de reprendre des forces après avoir bossé dur pour créer le monde. C'est bien sûr ce qu'affirme le texte de la Genèse, même s'il ne parle peut-être pas expressément de "repos" mais plus exactement de "cessation" de son activité de création. Il marque une pause, pas nécessairement parce qu'il ne pourrait pas continuer sur sa lancée, mais peut-être plutôt pour prendre un peu de recul, il a besoin de lever le nez du guidon, et de mieux réfléchir à la suite ?
En tout cas, tel est le sens qu'une telle coutume peut avoir pour nous. Nous reposer, oui, nous en avons tous besoin, nous ne pouvons pas être en activité vingt quatre heures sur vingt quatre et sept jours sur sept, mais surtout prendre le temps de nous interroger sur les chemins que nous suivons, sont-ils vraiment les plus judicieux, nos objectifs sont-ils sensés, ne passons-nous pas à côté de l'essentiel de nos vies ? cela, oui, nous avons besoin de le faire, souvent. Au moins une fois par semaine. Cela peut aussi se faire chaque jour, plus rapidement en ce cas, quelques minutes chaque heure par exemple, ou comme chez les moines, avec les offices qui rythment la journée : matin, milieu de matinée, midi, milieu d'après-midi, soirée...
Mais puisque le but de telles pauses est de nous aider à ne pas sombrer dans le ronron et le train-train de nos routines, elles ne sont donc pas du tout incompatibles avec l'impératif de répondre à des appels au secours, à des signaux de détresse, bien au contraire ! La situation de désespoir du prochain, de la personne qui croise mon chemin, joue exactement le même rôle, et même mieux, que ces temps de recul que je m'accorde : les uns et les autres sont des occasions, des appels, à ce que je sorte de moi-même. Je ne peux donc pas arguer des uns pour justifier de ne pas répondre aux autres, c'est même l'inverse : si je ne répond pas aux appels qui me sont lancés le jour du shabbat, c'est alors que je le profane.
À bien noter, cependant, que sur ce point personne ne contestait la nécessité de venir ainsi en aide à qui en avait besoin le jour de shabbat. Seuls les esséniens s'en tenaient à une casuistique outrée, qui allait jusqu'à soutenir que, dans le cas de la personne tombée dans un puits, on n'avait pas le droit de l'aider avec quoi que ce soit d'autre que ses propres vêtements à elle ! Comment avaient-ils développé de tels préceptes ne présente sans doute pas le moindre intérêt. Ce qui est sûr, c'est qu'il n'est nulle part dans la Bible interdit de guérir un jour de shabbat. Ces controverses supposées à ce sujet, rapportées dans les évangiles, font partie d'accusations sans fondement, dans un climat d'antagonisme entre le christianisme naissant et les Juifs qui n'adhèrent pas à l'affirmation que Jésus aurait été le Messie.
Agrandissement : Illustration 1
et il arriva qu'un shabbat
quand il vint dans la maison
d'un des chefs des pharisiens
pour manger le pain
et qu'eux étaient à l'épier
et voici qu'un homme hydropique
était devant lui
et répondant Jésus s'est adressé
aux spécialistes de la torah et aux pharisiens
en disant
« est-il permis le shabbat de guérir ou non ? »
mais eux restèrent silencieux
alors l'ayant saisi il l'a guéri et renvoyé
et à eux il a dit
« de qui de vous
un fils ou un bœuf tombera dans un puits
et il ne l'en retirera pas aussitôt
un jour de shabbat ? »
et ils ne furent pas capables de répondre à cela
(Luc 14, 1-6)