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Billet de blog 2 mars 2015

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Mécanismes de l'amour

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Billet original : Mécanismes de l'amour

« Soyez pleins de compassion comme votre père est plein de compassion. 

« Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. Ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Déliez, et vous serez déliés. Donnez, et il vous sera donné. Une mesure belle, tassée, secouée, superdébordante sera donnée dans votre sein. Car de la mesure dont vous mesurez, il sera pour vous mesuré en retour. »

Luc 6, 36-38

Après l'exposé de principe de l'amour des ennemis, que nous avions vu samedi chez Matthieu, nous avons aujourd'hui une description des modalités concrètes de sa mise en œuvre, chez Luc. Luc vient juste de lancer lui aussi le mot d'ordre "Aimez vos ennemis" (6, 35), mais il n'a pas osé, comme Matthieu, donner, comme raison et objectif de cet amour des ennemis, ceux de "devenir parfaits comme le Père est parfait". Luc préfère donc nous parler, plus modestement peut-être (?), de "devenir pleins de compassion comme le Père est plein de compassion". Il y a pour le moins une nuance... C'est peut-être de la modestie, ou du réalisme : nous savons bien que la perfection n'est pas de ce monde. Mais Matthieu le sait bien aussi, et, par sa formule, il ne prétendait certainement pas non plus que cela nous soit accessible : c'était juste une direction, un modèle vers quoi tendre, qu'il avait voulu nous donner.

Mais il est possible aussi que cette différence entre Luc et Matthieu vienne d'autre chose. Luc n'a pas la même théologie que Matthieu. Pour Matthieu, Jésus n'est "que" le Messie, alors que pour Luc il est le Fils de Dieu. Luc n'en est certainement pas encore, pour autant, à la théologie trinitaire telle qu'elle se formulera pleinement deux à trois siècles après lui, mais il est vraisemblable qu'il avait quand même au moins déjà réalisé la remarque que nous avions faite samedi : la "perfection" à laquelle nous sommes appelés, en tant qu'hommes, ne peut pas être de même nature que celle du Père. Le Père, du fait de son extériorité à la manifestation de l'univers, est naturellement apte à une perfection dont il est légitime de dire, d'une certaine manière, qu'elle lui est "facile". Étant au-dessus de la mêlée, il est normal qu'il puisse faire preuve de la même bienveillance infinie à l'égard de tous et chacun. Pour nous, il est certain que nous ne pourrons jamais atteindre une "perfection" de même nature, si tant est que ce soit souhaitable. Du seul fait que nous sommes "dans" la mêlée, dans la manifestation de l'univers, la perfection à laquelle nous sommes appelés ne peut pas être du même ordre.

C'est donc peut-être ce qui a motivé Luc à nous parler plutôt de viser à une "plénitude de compassion". Parce qu'il est certain que la compassion que nous pouvons manifester aux autres en tant qu'êtres incarnés est un genre de compassion qui est inaccessible au Père... Ayant ainsi esquissé une distinction entre la "perfection" du Père et celle à laquelle nous sommes appelés, Luc peut alors entrer un peu plus dans les opérations par lesquelles nous pouvons atteindre cette plénitude de compassion, qui nous est propre par rapport à Lui. Et Luc distingue quatre de ces opérations, résumées par ces quatre verbes : ne pas juger, ne pas condamner, délier (acquitter, absoudre, pardonner), et donner. Ne pas juger : qu'un "ennemi" nous fasse du mal est une chose, que ses motivations, ce faisant, ne soient que celles de nous faire précisément ce mal-là et à nous personnellement, est certainement faux. Les conséquences pour nous sont celles-là, mais ses motivations à lui sont forcément plus complexes que juste celles-ci. Ce n'est bien sûr pas une excuse, cela ne le justifie pas, lui, mais si nous nous en arrêtons là, il est certain que tout est bloqué. C'est le tout premier pas que nous ayons à faire, le passage obligé vers l'amour des ennemis.

Ne pas condamner : même si nous sommes capables d'accepter le principe que les motivations de notre ennemi ne nous ciblent pas vraiment nous personnellement, qu'il y a certainement de sa part une erreur d'appréciation qui l'a amené à se comporter ainsi, il nous faut alors franchir une deuxième étape qui est de croire qu'il lui est possible de changer. Ce n'est peut-être pas nous qui pourrons l'amener à effectuer cette prise de conscience, ceci ne dépend réellement pas que de nous mais de lui aussi. Mais si nous ne croyons pas à cette possibilité — ce qui signifierait bien que nous l'aurions condamné, que nous considérerions qu'il est intrinsèquement "irrécupérable" —, à nouveau nous nous retrouvons dans une impasse sur le chemin de l'amour des ennemis, nous nous trouvons dans l'incapacité d'atteindre à la troisième étape : pardonner, qui ne signifie toujours pas de faire comme si le tort qui nous a été fait était à négliger, mais qui, ici, consiste à accepter, provisoirement au moins, de laisser ce tort en attente, à part. C'est aussi une condition nécessaire si nous voulons pouvoir atteindre l'autre dans cette part qui, en lui, est au-delà de sa personnalité extérieure, de celle par laquelle il s'est manifesté à nous par ce tort qu'il nous a causé ou nous cause encore.

Oui, c'est là que nous entraîne l'amour des ennemis. Par le pardon ainsi compris, nous accédons d'abord nous-mêmes à cet être profond et vrai qui est en nous, cet être bien plus essentiel que notre personnalité ordinaire. Et, parce qu'il n'y a que lui, notre "être divin", qui puisse s'adresser à l'être divin en l'autre, il n'y a qu'à ce niveau que peut alors s'opérer la quatrième et dernière étape : le don. On ne peut d'ailleurs pas dire, à strictement parler, que ce soit nous, alors, qui donnions : c'est plutôt le Fils en nous qui donne au Fils en lui, en quelque sorte. Mais ceci vient quand même de nous, parce qu'il a fallu que nous acceptions de parcourir les trois étapes, qui, elles, sont de notre seul ressort, pour que ce soit possible : ne pas juger, ne pas condamner, et enfin pardonner. Tel est donc le chemin, ou mieux : la "Voie", comme l'appelaient les premiers chrétiens, celle par laquelle l'Esprit peut se répandre dans le monde.

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