Anon
Accompagnement spirituel
Abonné·e de Mediapart

562 Billets

0 Édition

Billet de blog 2 sept. 2019

Jesus forever 1

Au-delà de la désaffection qui touche les pratiques religieuses censées s'inspirer de lui, il est surprenant comme la personne de Jésus, elle, continue d'intriguer, sinon d'intéresser, tout un chacun dans notre société, pourtant dûment formatée et canalisée par le dogme d'une science objective, théoriquement seule garante du vrai.

Anon
Accompagnement spirituel
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

"La" religion d'un côté, "la" science de l'autre : nous devrions effectivement avoir là, normalement, deux mondes inconciliables, que tout devrait opposer, si ce n'est, donc, qu'ils se rejoignent dans leur égale incapacité à rendre compte de ce qui fait qu'un homme, mort il y a près de deux mille ans, puisse susciter encore de nos jours tant de passions. Le moindre auteur de roman qui sort sa version, de préférence évidemment avec un maximum d'originalité, de l'histoire de notre homme, pourvu qu'elle flatte les attentes du public actuel, est assuré de voir en conséquence ses ventes et sa renommée s'envoler. Quant au bataillon de ceux qui se flattent de faire œuvre plus sérieuse, chacun projette ses propres préoccupations sur le peu qu'on sache de, plutôt moins que plus, certain au sujet du modèle : Jésus est tantôt un stratège politique qui a échoué dans sa conquête du pouvoir, tantôt un rêveur utopiste qui s'est fait laminer par la dure réalité de la vie, tantôt tenant du capitalisme, tantôt du socialisme, tantôt un ascète adepte du masochisme, tantôt un jouisseur prônant toute liberté, particulièrement sexuelle, etc. ad libitum.

Parmi toutes ces "lectures" de la personne de Jésus, certaines occupent une place particulière, à savoir celles qui se revendiquent comme fruit de visions directes, court-circuitant le temps. Que le ou la visionnaire se réfère à l'autorité des églises, ou pas, importe peu, d'ailleurs : dans le premier cas le récit respectera simplement la version théologisée de l'histoire, et aura moins de latitudes pour broder sur des détails accessoires, alors que dans le second cas on obtient essentiellement une description dépendant des croyances de l'auteur en matière d'ésotérisme. En général, nous trouvons là un Jésus qui a été initié et entraîné par des confréries secrètes, qui s'est donc promené un peu partout dans le monde avant ses 30 ans, et qui pour des raisons pas toujours évidentes est ensuite retourné s'enterrer dans son obscur pays natal. Le point commun entre toutes ces visions "directes" dans les annales du temps (qu'on les appelle akashiques, ou éthériques, ou pas) est qu'elles s'efforcent de respecter un minimum de ce que leur auteur connaissait du résultat des recherches historiques à son époque, mais que le reste fait montre d'une telle variété qu'on doit admettre que ces exercices ne diffèrent que très peu du travail, honnêtement assumé comme tel, du romancier.

Assez souvent, aussi, que l'on soit dans un récit romancé ou dans une vision "mystique", l'auteur fait référence en exergue, pour justifier sa prétention à ajouter sa version aux innombrables autres qui l'ont précédée, à l'introduction donnée par Luc à son évangile (Luc 1, 1-3) : « Du moment que beaucoup ont entrepris de composer un récit des faits accomplis parmi nous, (...) il m'a paru bon, à moi aussi, (...) de l'écrire en ordre pour toi (...) ». Effectivement, les évangiles eux aussi font partie de cette longue liste des histoires de Jésus qui ont jamais été écrites, et leurs auteurs aussi avaient des cadres de pensée, des œillères, et des visées plus ou moins conscientes, et pourquoi leur plus grande proximité dans le temps avec les faits relatés serait-elle une meilleure garantie de leur compréhension de qui a pu être réellement notre homme ?

Cela se passe il y a deux mille ans. Un enfant naît dans une famille simple d'artisans galiléens. C'est un garçon. Ses parents, Yossef et Maryam, dont c'est le premier-né, le nomment Yeshoua, comme son grand-père, ou peut-être un autre de leurs parents. C'est un nom courant à leur époque, en fait depuis que leurs ancêtres sont revenus de leur captivité à Babylone, quelques cinq cent ans auparavant. Mais il remonte encore plus loin, au Yeshoua qui fut le successeur direct de Moshé, du père fondateur de leur religion. On sait que Moshé, après avoir guidé son peuple quarante ans dans le désert, n'entra pas dans le pays qui leur était promis, mais c'est Yeshoua qui mena la conquête. Lorsque, plusieurs siècles plus tard, après en avoir tous été chassés, ils eurent finalement l'autorisation de rentrer chez eux, c'est là que le nom de Yeshoua devint à la mode, comme pour dire qu'ils avaient reconquis leur pays. Mais à l'époque de Yossef et Maryam, ils sont de nouveau sous domination étrangère, et Yeshoua est alors donné comme une incantation de leurs aspirations à l'indépendance, un symbole de résistance dans l'adversité.

Yossef et Maryam ne vivent pas dans une grande aisance matérielle, ce ne sont pas de riches propriétaires, ni des notables, mais ils ne font pas partie non plus de la grande masse des miséreux de leur temps. La venue de Yeshoua est pour eux une grande joie, c'est une bouche qu'ils n'auront pas de difficulté à nourrir, c'est le signe que Dieu bénit leur couple en lui accordant d'être fécond. Ils ne vont pas s'en arrêter là, six autres enfants, au moins, vont suivre assez rapidement, dont quatre garçons et deux filles. Et tout aussi rapidement, Yeshoua va se trouver promu responsable adjoint de ses frères et sœurs, il va être chargé de seconder sa mère. Il en gardera toute sa vie une tendresse particulière pour ces tout-petits, tellement démunis et vulnérables, qu'ils ne savent que s'en remettre et faire confiance aux 'grands'.

Très vite, aussi, Yeshoua apporte sa contribution au travail de son père, à l'atelier, dans la mesure de ses capacités, évidemment. Il a d'abord pour tâche de rassembler les déchets, copeaux et sciure, qu'il apporte ensuite à sa mère (elle s'en sert pour allumer le feu sur lequel elle fait cuire le repas et le pain). Et peu à peu, au fur et à mesure qu'il grandira, il pourra aider à tenir une pièce, pour une opération un peu délicate, positionner des chevilles et commencer de les enfoncer au maillet, puis viendra le maniement des outils de coupe, scie, rabot. Mais, comme tous les enfants du monde, Yeshoua joue aussi, avec ses frères et sœurs, avec les enfants des voisins. Et puis enfin, être l'aîné n'a pas que des inconvénients. À la synagogue de leur village, Yeshoua va apprendre à lire les Écritures, sous la direction du responsable de l'assemblée. Les synagogues sont une institution qui a été créée par le parti des pharisiens, pour enseigner la religion au peuple, ce qui comprend bien sûr l'assemblée hebdomadaire du sabbat, au cours de laquelle un passage de la Torah est lu solennellement, puis ensuite commenté. Mais les pharisiens s'efforcent aussi de donner une instruction plus poussée à tous les fils aînés, et Yeshoua fera preuve dans ce domaine d'un intérêt remarquable. Il aime apprendre à découvrir YHWH, comment il a créé le monde, comment il a fait alliance avec Noah, puis avec Abraham, puis avec Moshé, et toute l'histoire de son peuple, les rois, les prophètes...

Il se passionne tellement pour "son Dieu" que, lorsque viendra l'âge où il aurait dû songer à se marier à son tour, fonder une famille, il oubliera de s'intéresser aux filles. Il faut dire aussi, qu'entre-temps, Yossef aura eu son accident de chantier, qui a laissé Maryam veuve, et lui et ses frères et sœurs, orphelins. En tant qu'aîné, Yeshoua a alors pris ses responsabilités au sérieux. Ils avaient la chance d'avoir une entreprise qui leur permettait de ne pas tomber dans la misère, il a pris la suite de son père. Il ne s'en est pas plaint, tant de gens autour d'eux ont tant de mal à survivre, dépendants des caprices du temps et du bon vouloir des riches propriétaires qui les emploient. Il n'allait pas laisser sa mère et sa fratrie réduites à la mendicité, subsister de la charité de la communauté. Et les années ont passé ainsi, Yeshoua était là pour tous, c'était normal, on n'aurait pas imaginé les choses autrement, jusqu'à ce que le dernier de ses frères se soit marié, que la dernière de ses sœurs se soit faite épouser. Il continuait d'étudier les Écritures, sous la houlette des pharisiens. Le jour du sabbat, c'était souvent lui qui lisait le texte et le commentait ensuite pour l'édification de l'assemblée. Il était apprécié dans cet exercice. Des commères murmuraient bien sous cape que ce n'était pas normal qu'il ne s'intéresse pas au "beau sexe", que ce n'était pas respecter le commandement de Dieu qui a ordonné que "l'homme s'unisse à sa femme et qu'ils ne fassent plus qu'une seule chair". Mais leurs maris rétorquaient qu'il avait bien assez à s'occuper comme ça pour l'instant, sans aller en plus s'encombrer d'une épouse, dont on sait qu'elles sont plus un fardeau qu'autre chose...

(to be continued)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Entreprises
Un scandale financier luxembourgeois menace Orpea
Mediapart et Investigate Europe révèlent l’existence d’une structure parallèle à Orpea, basée au Luxembourg, qui a accumulé 92 millions d’actifs et mené des opérations financières douteuses. Le géant français des Ehpad a porté plainte pour « abus de biens sociaux ».
par Yann Philippin, Leïla Miñano, Maxence Peigné et Lorenzo Buzzoni (Investigate Europe)
Journal — Exécutif
Macron, la gauche Majax
Pour la majorité présidentielle et certains commentateurs zélés, Emmanuel Macron a adressé un « signal à la gauche » en nommant Élisabeth Borne à Matignon. Un tour de passe-passe qui prêterait à sourire s’il ne révélait pas la décomposition du champ politique orchestrée par le chef de l’État.
par Ellen Salvi
Journal
Élisabeth Borne à Matignon : le président choisit la facilité
Trois semaines après sa réélection, Emmanuel Macron a décidé de nommer Élisabeth Borne comme première ministre. À défaut d’élan ou de signal politique, le chef de l’État a opté pour un profil loyal, technique et discret, dans la veine de son premier quinquennat.
par Dan Israel et Ilyes Ramdani
Journal — France
Le documentaire « Media Crash » de retour sur Mediapart
Après quelque 150 projections-débats dans des cinémas partout en France, « Media Crash » est désormais disponible sur Mediapart, avec des bonus. Le film a suscité l’inquiétude des dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont déjà vu, face à la mainmise sur l’information de quelques propriétaires milliardaires, aux censures qu’il révèle et à la fin annoncée de la redevance.
par Valentine Oberti et Luc Hermann (Premières lignes)

La sélection du Club

Billet de blog
images écrans / images fenêtres
Je ne sais pas par où prendre mon film.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
Quand le Festival de Cannes essaie de taper fort
La Russie vient de larguer 12 missiles sur ma ville natale de Krementchouk, dans la région de Poltava en Ukraine. Chez moi, à Paris, je me prépare à aller à mon 10e Festival de Cannes. Je me pose beaucoup de questions en ce mois de mai. Je me dis que le plus grand festival du monde tape fort mais complètement à côté.
par La nouvelle voix
Billet de blog
Une fille toute nue
[Rediffusion] Une fois de plus la « culture » serait en danger. Combien de fois dans ma vie j’aurais entendu cette litanie… Et ma foi, entre ceux qui la voient essentielle et ceux qui ne pas, il y a au moins une évidence : ils semblent parler de la même chose… des salles fermées. Les salles où la culture se ferait bien voir...
par Phuse
Billet de blog
Le générique ne prédit pas la fin
Que se passe-t-il lorsque le film prend fin, que les lumières de la salle de cinéma se rallument et qu’après la séance, les spectatrices et spectateurs rentrent chez eux ? Le film est-il vraiment terminé ? Le cinéma vous appartient. Le générique ne prédit pas la fin. Il annonce le début d’une discussion citoyenne nécessaire. Prenez la parole, puisqu’elle est à vous.
par MELANIE SIMON-FRANZA