Après Matthieu que nous avons suivi de manière relativement soutenue, nous passons maintenant à Luc, que nous abordons ici avec le premier épisode qu'il décrive du ministère de Jésus. Passer de Matthieu à Luc, c'est passer de l'une à l'autre des deux positions extrêmes du christianisme naissant vis-à-vis du judaïsme. Matthieu est le seul des évangélistes à avoir affirmé que "pas un iota, pas un accent, de la Torah" ne serait négligé. Luc de son côté est un disciple de Paul, ce dernier étant celui qui avait négocié avec les "piliers" de l'Église de Jérusalem que ne soit essentiellement imposées comme prescriptions aux chrétiens issus du paganisme, que de ne pas consommer le sang des animaux et de ne pas avoir de vie sexuelle dépravée... La question s'était posée principalement à cause de la circoncision, qui rebutait ces païens, mais qu'on peut difficilement assimiler à un simple iota ou accent de le Torah !
Aussi n'est-il pas surprenant que Luc inaugure ce ministère de Jésus sur cette scène de son retour à Nazareth, scène qu'ont aussi Matthieu (13, 54-58) et Marc (6, 1-6), mais que tous deux situent plus tard dans ce ministère. Luc ici, d'ailleurs, se trahit, en faisant faire à Jésus une allusion à "ce qui est arrivé à Capharnaüm" : c'est une allusion à ce qui est décrit par les deux autres synoptiques comme étant les premières guérisons miraculeuses qui se soit produites, au cours d'une sorte de journée modèle située, effectivement, à Capharnaüm. Les habitants de Nazareth lui demandent donc ici d'en faire autant pour eux, que ce qu'il est censé avoir déjà fait là-bas, mais Luc ne va effectivement décrire cette journée que ...juste après. C'est quand même un peu ballot !:)
Pourquoi alors Luc a-t-il tenu à situer en tout premier ce rejet du héros par son "pays" natal ? sinon parce que, précisément, il veut dès le début annoncer ce qu'il se produira à la fin, le rejet, non plus cette fois seulement pas son "pays" au sens de région ou même ville de naissance, mais par son "pays" au sens le plus général, par Israël dans son ensemble, au travers de ses plus hautes autorités. Ceci n'est évidemment pas à prendre dans le sens que ce seraient absolument tous les Juifs qui auraient rejeté Jésus — Luc sait très bien que ceux qui ont suivi Jésus de son vivant étaient sans doute quasiment tous des Juifs —, mais en évoquant déjà ici, dès le tout début du ministère, ce rejet ultérieur par les autorités, il introduit déjà comme une justification que le mouvement se soit par la suite émancipé du sein qui lui a donné naissance : puisque le judaïsme officiel, semblable en cela à sa ville natale, n'a pas voulu de lui, alors il est légitime que le mouvement chrétien ait pris son autonomie, s'en soit séparé.
Et du coup Luc dramatise à l'extrême la scène : chez Matthieu comme chez Marc, il n'est pas question des habitants de Nazareth demandant à voir des miracles, ils sont seulement surpris par son "enseignement", c'est-à-dire par le commentaire qu'il fait de la lecture du jour de la Torah (mais ce que sont et le texte en question et le commentaire ne sont pas précisés), ils le trouvent sans doute original, mais cela leur suffit, ils ne peuvent déjà pas accepter cette originalité, le fait qu'il pourrait s'octroyer à lui-même une telle forme d'autorité, rien que cela suffit pour qu'ils rejettent toute forme de prétention de sa part, pour eux il est le minot qu'ils ont toujours connu et ils ne peuvent pas envisager autre chose. On voit donc que ici Luc a décrit un Jésus provocateur, c'est lui-même qui leur prête des intentions qu'ils n'ont jamais eues, qui ensuite attise leur supposé ressentiment en citant ces exemples du passé où YHWH s'est plus soucié de païens que des Israélites, en sorte qu'il devient crédible qu'ils aient fini par être "remplis de fureur", au point de vouloir de suite commettre ce meurtre, sitôt donc le tout début du ministère de Jésus.
Tout ceci est alors évidemment plus qu'excessif, et nous donne une bonne idée de jusqu'où les évangélistes peuvent arranger le matériau dont ils se sont servis pour composer leurs récits, et en même temps qu'ils n'ont pourtant pas absolument tout inventé.
Agrandissement : Illustration 1
et il vint à Nazareth où il avait été élevé
et il entra à la synagogue
selon son habitude le jour du sabbat
et il se leva pour lire
et on lui remit le rouleau du prophète Isaïe
et ayant déroulé le rouleau
il trouva le lieu où il était écrit
« l'esprit de YHWH est sur moi parce qu'il m'a oint
pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres
il m'a envoyé
proclamer aux captifs la libération
et aux aveugles le recouvrement de la vue
renvoyer les opprimés en liberté
proclamer une année de bienveillance de YHWH »
et ayant roulé le rouleau et l'ayant rendu au servant
il s'assit
et les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui
alors il se mit à leur dire
« c'est aujourd'hui que s'est accompli cet Écrit
dans vos oreilles »
et tous lui rendaient témoignage
et s'émerveillaient des paroles de grâce
qui sortent de sa bouche
et ils disaient
« celui-ci n'est-il pas le fils de Joseph ? »
et il leur a dit
« sûrement vous me direz cette parabole
"médecin guéris-toi toi-même !"
tout ce que nous avons entendu
qui est arrivé à Capharnaüm
fais-le aussi ici ! dans ton pays »
et il a dit
« amen ! je vous dis
aucun prophète n'est accueilli dans son pays
et en vérité je vous dis
il y avait de nombreuses veuves en Israël
aux jours d'Élie
quand fut fermé le ciel pour trois ans et six mois
que c'était une grande famine sur toute la terre
et à aucune d'elles ne fut envoyé Élie
mais à Sarepta de Sidon à une femme veuve
et il y avait de nombreux lépreux en Israël
sous Élisée le prophète
et aucun d'eux ne fut purifié
mais Naaman le Syrien »
et tous furent remplis de fureur dans la synagogue
en entendant ces choses
et s'étant levés ils le jetèrent hors de la ville
et l'amenèrent jusqu'à un précipice
de la montagne sur laquelle leur ville a été bâtie
afin de le précipiter
mais lui étant passé au milieu d'eux s'en alla
(Luc 4, 16-30)