Billet original : Plus dure sera la chute
« Malheureuse, toi, Chorazin ! Malheureuse, toi, Bethsaïde ! Si à Tyr et Sidon avaient été faits les miracles faits chez vous, depuis longtemps, assises, en sac et cendre, elles se seraient converties ! Aussi bien, pour Tyr et Sidon, le jugement sera plus supportable que pour vous ! Et toi, Capharnaüm, jusqu'au ciel te hausseras-tu ? Jusqu'au schéol tu descendras !
« Qui vous entend, c'est moi qu'il entend ! Qui vous repousse, c'est moi qu'il repousse ! Et qui me repousse repousse celui qui m'a envoyé ! »
Luc 10, 13-16
Deux péricopes pour conclure l'envoi en mission des soixante dix. D'abord le développement de la malédiction, prononcée hier d'une manière générale contre les villes qui n'accueilleraient pas les disciples, appliquée ici à trois villes en particulier (Chorazin, Bethsaïde, et, avec un traitement encore plus spécifique, Capharnaüm), péricope qu'a aussi Matthieu (11, 20-24). Puis, retour à une sentence générique, qui veut expliquer les raisons profondes du sort de ces villes, péricope que n'a pas Matthieu, cette fois. Les deux péricopes sont encore clairement des créations des premiers chrétiens, raisons pour lesquelles on ne les trouve pas chez Marc qui, comme vu hier, a essayé de composer un discours missionnaire à peu près crédible quant à la période où il aurait été prononcé, c'est-à-dire du vivant de Jésus.
Chorazin et Bethsaïde sont deux bourgades situées plus ou moins dans la même région que Capharnaüm, au nord de la mer de Galilée. Chorazin n'est citée dans les évangiles que dans ce texte (et le parallèle de Matthieu), et semble s'être située à environ une heure de marche de Capharnaüm, vers le nord. Bethsaïde est citée plusieurs fois, en plus de cet épisode. D'abord l'évangile de Jean dit que ce serait le village natal de Pierre, André, Philippe et peut-être Jacques et Jean, alors que les synoptiques parlent de la maison de Pierre à Capharnaüm. L'évangile de Marc dit que, après la multiplication des pains, Jésus renvoie les disciples "de l'autre côté de la mer, vers Bethsaïde", quand l'évangile de Jean, cette fois, parle de retour à Capharnaüm ! Il semble donc qu'il s'agissait d'une localité proche de Capharnaüm et en liens étroits avec elle, toutes deux villes de pêche, au bord de la mer. Une dernière mention par Luc perturbe cette localisation, puisqu'il situe la multiplication des pains "du côté de Bethsaïde, dans un lieu désert", mais on doit considérer que c'est Luc, qui ne voulait pas faire faire de traversée de la mer avant la multiplication des pains, pour ne pas avoir à renvoyer les disciples après, qui a arrangé les choses, plutôt maladroitement. Dans tous les cas, ces trois agglomérations, avec Capharnaüm, sont donc situées dans ce qu'on pourrait appeler l'épicentre de la mission de Jésus dans la première période, galiléenne, de son ministère. C'est la région d'où est parti le mouvement, le bastion de son soutien, et cette péricope est un règlement de comptes, quelques décades plus tard, quand les chrétiens ont été rejetés par les autorités religieuses juives, et pour finir expulsés de la synagogue.
La seconde péricope rappelle une autre que nous avions il y a peu, au sujet de la question de savoir qui est le plus grand : "Qui accueille ce petit enfant en mon nom, c'est moi qu'il accueille, et qui m'accueille, accueille qui m'a envoyé". C'est la même idée qui est exprimée ici, juste déclinée sous deux formes, une positive et une négative, et appliquée aux disciples au lieu d'un enfant. Or, par rapport à cet enfant, on s'aperçoit que Matthieu, dans sa version parallèle du passage en question, enchaîne avec un long développement sur la notion de scandale contre les 'petits', dans lequel on ne sait plus trop si ce mot de 'petits' désigne encore des enfants ou ne fait pas allusion aux disciples de Jésus. Nous sommes donc dans des idées très proches. Ce qui surprend, par contre, dans ces passages, c'est cette comparaison à deux étages, identifiant d'abord les disciples à Jésus, puis établissant un parallèle avec une identification de Jésus au Père. Ceci est plutôt un schéma typiquement johannique. Ce qui pose particulièrement question étant la seconde identification, celle de Jésus au Père, qui ne colle pas dans le cadre de la théologie synoptique. Le jugement dernier de Matthieu, par exemple, parle bien d'une identification des pauvres, affamés, malades, emprisonnés, à Jésus, mais Jésus, ni chez Marc, ni chez Matthieu, n'est pas considéré comme Fils de Dieu, seulement comme le Messie. Quant à Luc, en disciple de Paul, il se rapprocherait plus de la conception de Jean, mais il le fait pour le moins très discrètement dans son évangile (on peut à la rigueur déceler une telle tentative dans l'interrogatoire par Caïphe), sa théologie restant prioritairement, en fait, centrée sur le rôle de l'Esprit.