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Billet de blog 2 décembre 2014

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Tout petits

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Billet original : Tout petits

À cette heure même il exulte dans l'Esprit saint. Il dit : « Je te célèbre, père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu caches bien des choses à des sages et des sagaces et que tu les révèle à des tout petits. Oui, père : tel est le choix de ton amour. 

« Tout m'a été livré par mon père : nul ne connaît qui est le fils, sinon le père, et qui est le père, sinon le fils, et à qui le fils a dessein de le révéler. » 

Se tournant vers ses disciples, à part, il dit : « Heureux les yeux qui regardent ce que vous regardez ! Car je vous dis : de nombreux prophètes, des rois ont voulu voir ce que vous, vous regardez, et n'ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et n'ont pas entendu ! »

Luc 10, 21-24

Il n'est pas évident de savoir au sujet de quelles choses exactement Jésus a pu se réjouir ainsi, de ce qu'elles soient révélées aux petits alors qu'elles restaient cachées aux "sages et sagaces". Chez Matthieu (11, 25-27), cette remarque est située juste après des reproches aux bourgades de Chorazin, Bethsaïde, et surtout Capharnaüm, de ne pas s'être "converties". On est là dans un contexte de mission 'chrétienne', il s'agit de croire en Jésus comme étant le Messie, ce que nous confirme la curieuse proclamation théologique qui suit, qui tend à même dépasser la seule dimension messianique de Jésus pour atteindre à son statut de Fils de Dieu (cette proclamation est curieuse en ce que c'est le seul passage des trois synoptiques où on retrouve ce langage qui est typiquement johannique). Chez Matthieu, donc, les 'choses' révélées aux uns et restant cachées aux autres semblent parler de la foi globale en ce que Jésus est ou non le Messie (le Messie et éventuellement plus, si affinités), on parle de la 'conversion' d'une manière générale des populations auxquelles le message est proclamé.

Chez Luc, la question est plus complexe. On retrouve chez lui les reproches contre les mêmes villes, mais il a ensuite intercalé une autre péricope qui lui est propre, au sujet des soixante-dix qui venaient de rentrer de leur tournée missionnaire, couronnée de succès. C'est à eux que Jésus est en train de parler quand il formule, soudainement, cette remarque sur les 'petits'. Il convient alors de tenir compte de ce qu'il disait précisément à ces soixante-dix. Ceux-ci se rengorgeaient de ce que "même les démons leur étaient soumis", mais lui les corrige : que les esprits leur soient soumis, il n'y a là rien qui puisse justifier qu'ils se réjouissent ! une seule chose compte : que leurs noms aient été "inscrits dans les cieux". Nous voyons donc que, chez Luc, Jésus ne se réjouit pas d'une croyance un peu vague et abstraite en un christianisme quelque peu idéologique et de la part de populations entières, mais d'une foi très concrète de quelques uns, qui leur a permis de mettre un pied eux aussi "dans le ciel", comme lui. Ça change quand même pas mal de choses ! par rapport à Matthieu.

On pourrait encore se demander dans quel contexte réel Jésus aurait pu prononcer cette phrase, s'il l'a fait. Il est possible que ç'ait été encore dans un troisième sens, quand il voyait en Galilée tout un peuple lui emboîter le pas, tous persuadés, y compris lui-même, qu'un Royaume aux caractéristiques très proches de leurs attentes — c'est-à-dire très terrestre, géographique, politique — était en train d'advenir. Tous ces 'petits' qui se levaient de leur misère, faisaient effectivement contraste avec les autorités religieuses repliées sur la défense de leur tradition, et surtout, comme on s'en doute, accrochées aux privilèges qui en découlaient pour elles. Bien sûr, ce serait alors en partie une terrible illusion, qu'il aurait exprimée là, puisque un tel Royaume ne s'est pas manifesté, et ne se manifestera jamais. Oui, sauf que quand même, eux au moins avaient compris qu'il se passait quelque chose, et y avaient placé toutes leurs espérances (même si elles aussi étaient erronées), quand les autres n'ont pas bougé d'un iota de leurs certitudes et s'y sont au contraire encore plus enfoncés...

Nous pourrions donc conclure, comme hier, que moins on se fait d'idées préconçues sur ce que sont ou peuvent être le 'Royaume', ou la vie en Dieu, ou la Réalité essentielle de notre être et du monde, plus on a de chances d'y accéder (pour ne pas dire que c'est le seul moyen de le faire...) ! Mais regardons la question sous un autre angle, celui de la motivation. Les "sages et sagaces" n'ont pas été sensibles à la proclamation du Royaume par Jésus parce que, dans le fond, ils n'en attendaient pas vraiment grand chose, alors que les "petits", au contraire, en avaient un besoin quasi vital. Il est certain qu'il ne se passera rien pour nous si nous sommes satisfaits de notre sort et de notre condition. Il faut que nous ressentions un manque en nous, et en même temps il ne faut pas que nous déterminions la nature de ce manque. Il nous faut l'entendre, lui donner droit, sans pour autant lui donner de forme, faute de quoi ce sera encore nous qui le remplirons de notre propre fond. Ce manque existe certainement quelque part en nous, mais nous pouvons aussi l'avoir recouvert de nombreuses couches de ces sens que nous avons voulu lui donner pour ne plus avoir à l'entendre. Il nous faut alors éventuellement creuser jusqu'à lui, pour qu'il puisse nous guider, comme une étoile...

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