Il y a suffisamment de passages des évangiles comme celui-ci pour douter de ce que Jésus, de son vivant, ait au moins mis en garde ses auditeurs sur leur certitude d'être les élus de Dieu, ses préférés, ses chouchous, et que leur accession au royaume n'en était par conséquent quasiment qu'une simple formalité. Qu'il ait alors cependant tenu à rester solidaire de son peuple, plutôt que de partir prêcher parmi ces peuples du levant et du couchant, dont il donnait la profondeur de la foi en exemple, peut alors évidemment interroger.
À la base de toutes les religions, il y a ce qu'on peut appeler des mystiques, des expériences d'ordre mystique, autrement dit des expériences directes, concrètes, de Dieu, ou, pour utiliser un terme plus général, de la transcendance (si on ne veut pas personnaliser celle-ci), ou encore du monde du divin, du monde de l'esprit, de l'au-delà de la matière. Non pas ce qu'imaginent certains, de pures rêveries, des petits hommes apeurés devant les forces de la nature et qui leur prêtent alors des qualités qu'elles n'ont pas, ceci n'est que pur fantasme de ceux qui l'imaginent et non de nos ancêtres. Non, à l'origine de toutes les traditions religieuses, il y a de telles expériences authentiques de manifestation du divin, comme il y en a eu de tout temps.
L'inconvénient, non directement desdites manifestations, mais de ceux qui en bénéficient, est qu'ils vont forcément avoir tendance à élaborer autour d'elles un appareil d'explications qui aura toutes les chances d'être bancal ; ils vont comprendre ces manifestations en fonction de leurs capacités, ce qu'on ne peut pas leur reprocher, c'est inéluctable, et parmi les déformations qui en résulteront, il y aura le plus souvent cette conviction que, si ils ont bénéficié de ces expériences, c'est qu'ils sont favorisés du ou des dieux, à cause de leurs mérites. De là, seulement, vient cette conviction d'Israël d'être "le" peuple élu, et de se représenter le monde comme étant constitué de peuples qui, fatalement, tôt ou tard, devront en arriver à reconnaître cette suprématie de YHWH sur tout autre "dieu", lesquels ne sont forcément que des idoles.
Le christianisme n'échappe évidemment pas à cette même tare qui frappe toute religion, il se considère comme étant le summum de toute révélation transcendantale, strictement indépassable même (de son point de vue), puisque fondé sur l'incarnation unique de Dieu... Mais à la base de tout ceci, il y a donc cette conviction que, lorsque la transcendance se manifeste directement, de manière immanente, à une personne, ce serait nécessairement parce que cette personne aurait attiré l'attention par ses mérites ; il ne vient à l'idée d'aucun, que cela puisse être l'inverse, à la manière d'un instituteur qui, ne se faisant pas vraiment de souci pour les premiers de la classe, consacre toute son énergie à ceux qui en ont le plus besoin, les derniers...
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et comme il entrait dans Capharnaüm
s'approcha de lui un chef de cent
le suppliant en disant
« seigneur !
mon enfant paralytique gît à la maison
terriblement tourmenté »
il lui dit :
« je viens et je vais le guérir »
mais en réponse le chef de cent disait
« seigneur ! je ne suis pas digne
que tu entres sous mon toit
mais dis seulement une parole !
et mon garçon sera guéri
car moi aussi je suis un homme sous une autorité
et ayant sous moi des soldats
et je dis
à celui-ci "va !" et il va
et à un autre "viens" et il vient
et à mon serviteur "fais ceci !" et il le fait »
alors en entendant Jésus admira
et il a dit à ceux qui le suivaient
« amen ! je vous dis
chez personne en Israël je n'ai trouvé une si grande foi
et je vous dis
que beaucoup viendront du levant et du couchant
et s'attableront avec Abraham et Isaac et Jacob
dans le royaume des cieux »
(Matthieu 8, 5-11)