Nous avons affaire ici à un cas purement psychologique : cet homme n'est pas muet, ni sourd, ni aveugle, il ne souffre pas non plus d'un handicap physiologique, il n'est pas paralysé des jambes ou d'un bras, au contraire il ferait même plutôt preuve d'une énergie vitale excessive, capable de briser même des chaînes. Les seules affections biologiques dont il puisse pâtir sont les sévices qu'il s'impose à lui-même, se tailladant à coups de pierres, comme s'il allait ainsi pouvoir se débarrasser de ces esprits impurs, de ces démons, qui ont pris possession de son être, de sa tête ou de son cœur. Le seul autre cas de guérison opérée par Jésus d'une personne ne souffrant elle aussi "que" de problèmes psychologiques, me semble-t-il, est celui du "possédé" de la synagogue de Capharnaüm.
S'agissant donc de désordres d'ordre psychiatriques, on sera peut-être alors plus enclin à accepter la possibilité d'une guérison "miraculeuse", par la simple parole, et aussi un certain état d'esprit du "thérapeute", serein, solide, lui-même profondément ancré psychiquement, mais plus encore, spirituellement... Peut-être. Mais quoi qu'il en soit, on remarquera surtout tout ce qui tend à nous faire prendre ce cas-ci comme un symbole. L'homme de la synagogue n'était possédé que d'un seul "démon", celui-ci d'environ deux mille ; l'homme de la synagogue ne devait pas être trop perturbant, puisqu'il était autorisé à prendre part même au culte, restant ainsi pleinement intégré à la communauté, cet homme-ci est à l'inverse exact, personne ne peut avoir de relation avec lui ni lui avec personne, et il est relégué déjà de son vivant dans le cimetière, réduit à se faire du mal à lui-même.
Voici donc une histoire qui est surtout là pour nous dire tout le bien que pense le judaïsme de ses voisins païens : les nations autres qu'Israël, c'est là où on élève les cochons, et c'est donc là aussi où un homme peut être possédé par jusqu'à deux mille démons...! Ajoutons que la nature elle-même avait mis en garde la petite troupe qui avait décidé de s'offrir cette petite excursion hors de la terre d'Israël, au moyen de cette tempête par laquelle ils auraient dû tous périr si Jésus n'était intervenu in extremis ; c'est à se demander si ce n'est pas ce dernier qui était inconscient des conséquences de sa décision, quelle lubie s'était donc emparée de lui ? peut-être même quelque chose s'approchant de l'orgueil ; mais il se sera donc vite fait rabattre le caquet, on ne veut pas de lui, les païens préfèrent garder leurs démons auxquels ils sont habitués.
Ce récit a alors toutes les allures d'un montage de propagande. Il faudra en fait attendre l'épisode avec la syro-phénicienne pour que Jésus sorte, peut-être, de nouveau de la terre d'Israël, et là, s'il guérira la fille de cette païenne, ce sera avec beaucoup de réticences. Il semble bien que, de son vivant, Jésus ne se soit guère tourné vers les goïm, vers les "étrangers", vers d'autres personnes que celles de son peuple. On peut alors se demander que faire de ses diatribes prédisant que ce seraient les païens qui précéderaient les Juifs dans le royaume ? n'étaient-ce que des formules de bonne guerre dans l'objectif de faire réagir ses interlocuteurs, mais auxquelles il ne croyait pas vraiment ? on ne peut pas l'exclure.
La seule rupture fondamentale avec ses coreligionnaires de son temps qu'on puisse finalement quand même retenir à son crédit, est l'affirmation faite à Pilate, et confirmée aussi par l'ensemble de son enseignement : son royaume à lui, celui pour lequel il roule, "n'est pas de ce monde" ; Jésus s'est détaché de cette identification de son peuple à une terre précise, et c'était certainement déjà énorme à essayer de faire comprendre, en fait plus qu'énorme, impossible pour ses seules forces humaines, à preuve qu'il en est mort, et ce seront ses disciples, et à mon sens à raison, qui auront la charge d'élargir, de tirer toutes les conséquences d'universalisme qui en découlent : il n'y a plus de différence entre juifs et païens au regard du seul vrai Dieu.
Mais une dernière petite remarque : Jésus charge le possédé guéri de proclamer "ce que Dieu a fait pour lui", mais lui part prêcher "ce que Jésus a fait pour lui"... la divinisation du héros a déjà commencé ! contrepartie inévitable de l'universalisation ?
Agrandissement : Illustration 1
et ils arrivèrent de l'autre côté de la mer au pays des Géraséniens
et étant sorti de la barque aussitôt vint à lui
sortant des tombeaux un homme dans un esprit impur
il avait son habitation dans les tombeaux
et personne ne pouvait plus l'attacher même avec une chaîne
vu que souvent il avait été attaché avec des entraves et des chaînes
mais les chaînes avaient été cassées et les entraves brisées par lui
et personne n'avait la force de le dompter
et continuellement nuit et jour dans les tombeaux et dans les montagnes
il était à crier et à se taillader avec des pierres
et ayant vu Jésus de loin il a couru et s'est prosterné à ses pieds
et s'étant écrié d'une voix forte il dit
« qu'y a-t-il entre moi et toi ?
Jésus fils de Dieu le Très Haut je t'adjure par Dieu
ne me tourmente pas ! »
car il lui disait
« toi l'esprit impur sort de cet homme ! »
et il lui demandait
« quel est ton nom ? »
et il lui a dit
« Légion est mon nom ! car nous sommes nombreux »
et il le suppliait très fort de ne pas les envoyer hors du pays
or il y avait là vers la montagne un grand troupeau de cochons paissant
et ils le suppliaient en disant
« envoie-nous dans les cochons pour que nous entrions en eux »
et il leur a permis
et étant sortis les esprits impurs entrèrent dans les cochons
et le troupeau s'est précipité du haut de la falaise dans la mer
et ils se noyaient — environ deux mille — dans la mer
et les pâtres s'enfuirent et annoncèrent à la ville et aux champs
et ils vinrent pour voir ce qui s'était passé et ils arrivent à Jésus
et ils découvrent le possédé assis habillé et sain d'esprit
lui qui avait eu le "Légion" et ils ont été effrayés
puis ceux qui avaient vu leur racontèrent
comment c'était arrivé au démoniaque et à propos des cochons
et ils se mirent à le supplier de s'en aller de leur pays
et comme lui montait dans la barque
l'ex-possédé le suppliait pour être avec lui
et il ne le permit pas mais il lui dit :
« va dans ta maison auprès des tiens et annonce-leur
comment YHWH a agi pour toi et a eu pitié de toi »
et il s'en alla et se mit à proclamer dans la Décapole
comment Jésus avait agi pour lui
et tous étaient émerveillés
(Marc 5, 1-20)