Non seulement "tu ne tueras pas", mais même "tu n'injurieras pas", et mieux encore, ailleurs, "tu aimeras tes ennemis". Nous avons ici ce qu'on peut considérer comme un saut quantique : se contenter de prendre la Loi au pied de la lettre ne mène pas à grand chose. C'est mieux que rien, mais tout-à-fait insuffisant pour être parfaits comme l'est Dieu.
Le judaïsme actuel ne dit rien d'autre. Le judaïsme actuel est l'héritier des pharisiens du temps de Jésus. Il est difficile de savoir si cet enseignement de Jésus est redevable du pharisianisme de son temps, ou si c'est le rabbinisme qui en a hérité de Jésus : scientifiquement parlant, nous en savons encore moins sur les pharisiens que sur Jésus. Mais est-ce important ? Quoi qu'il en soit, nous devrions avoir là au moins matière à un dialogue fructueux, jusqu'à une communion.
Le dialogue interreligieux est une nécessité absolue, de cet absolu même que ces religions accordent à Dieu (ou à la Vacuité, ou à la Nature, etc.). Le catholicisme en a eu l'intuition avec le concile Vatican II, mais dans quel sens, jusqu'à quelle profondeur ? Un dialogue interreligieux honnête, qui puisse être fructueux, suppose qu'on ne parte pas avec l'arrière-pensée que sa propre religion restera quand même, en tout état de cause, supérieure aux autres.
Quand le christianisme affirme que Jésus est le Fils Unique de Dieu, c'est-à-dire le seul qui soit, qui ait jamais été, qui sera jamais, fils naturel de Dieu, de deux chose l'une : soit il gomme par là l'humanité de Jésus, soit il fait de l'homme Jésus la révélation insurpassable de Dieu, et dans les deux cas, l'idée, non avouée, n'en est pas moins que toute autre démarche spirituelle, religieuse, métaphysique, philosophique, ou humaniste même, ne peut en aucun cas lui être supérieure ni même seulement l'égaler.
Il y a là une hypocrisie (celle qui, paraît-il, est reprochée aux pharisiens), sans doute inconsciente, mais dont il serait bon que le christianisme se clarifie. Faut-il lui rappeler cette petite parabole bien connue, quoi que non issue des évangiles :
Jésus, pour tous ceux qui suivent sa voie, a été comme le premier de cordée. Dans une cordée qui monte à l'assaut d'un sommet, le rôle du premier est unique, il a à fournir un effort supérieur à l'effort d'aucun de ceux qui le suivent, c'est lui qui ouvre la voie et cela facilite, ne serait-ce que psychiquement, les efforts des autres. Mais cela ne dispense aucun de ceux qui le suivent d'un seul pas qu'ils aient à faire eux aussi pour parvenir au même sommet. De plus, généralement, pour accéder à un sommet, il y a plusieurs voies possibles, qui elles aussi aboutissent toutes au même lieu.
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Car je vous dis :
Si votre justice n'a pas plus de profusion
que celle des scribes et des pharisiens,
vous n'entrerez pas au royaume des cieux.
Vous avez entendu qu'il a été dit aux ancêtres :
“Tu ne tueras pas !
Qui tuera
sera passible de jugement.”
Or moi je vous dis :
Tout homme en colère contre son frère
sera passible de jugement.
Qui dira à son frère : "racaille !"
sera passible du sanhédrin.
Qui lui dira : "fou !"
sera passible de la géhenne du feu.
Si donc tu offres ton présent à l'autel,
et si, là, tu te souviens que ton frère
a quelque chose contre toi,
laisse là ton présent, devant l'autel,
et va ! d'abord réconcilie-toi avec ton frère !
Et alors, viens, offre ton présent.
Mets-toi d'accord avec ton adversaire,
vite, tant que tu es avec lui sur le chemin :
pour que l'adversaire ne te livre au juge,
et le juge au garde,
et tu serais jeté en prison.
Amen, je te dis : tu ne sortiras de là
que tu n'aies rendu le dernier quart de sou.
(Matthieu 5, 20-26)