Jésus l'aima : c'est la seule fois où ceci nous soit dit. Qu'il ait aimé, on ne peut en douter, puisqu'il est allé jusqu'à donner sa vie, mais c'est la seule fois où le surgissement d'un tel amour nous est rapporté, nous le surprenons sur le fait, c'est quasiment impudique de notre part, comme des paparazzi s'insinuant dans sa vie privée. Cet homme vient de lui dire qu'il a observé toutes les prescriptions de la Torah depuis sa jeunesse, c'est-à-dire depuis qu'il a été capable d'en comprendre le sens, et à ce moment-là, Jésus est tombé en amour.
Rien de scabreux là-dedans, ne nous égarons pas, mais cet amour nous indique pour le moins que cette observance de la Torah avait quelque chose de spécifique ; cet homme ne prétendait sans doute pas par là n'avoir jamais commis d'écart, il ne s'affirmait sans doute pas parfait, ce n'est pas cela que signifie "observer". L'observance n'est pas dans la perfection des actes, l'observance est de toujours se référer aux principes pour ne pas s'abuser soi-même ; l'observance, c'est avant tout de savoir quand on marche droit et quand on divague, et ensuite de faire son possible pour ne pas retomber dans ses errements.
C'est ce dont parle cet homme : pour lui, c'est ce qui prime tout dans sa vie, tendre à se conformer toujours plus, ou mieux, à cet idéal proposé par YHWH à son peuple et, au-delà, à tout être humain. C'est ce qui compte le plus pour lui. Et, conformément à l'opinion commune de ses coreligionnaires, s'il est riche, c'est un signe que YHWH le considère comme étant un juste ; la richesse est une bénédiction de Dieu. Même Job, dont YHWH a permis qu'il se retrouve accablé de malheurs, perde tous ses biens et jusqu'à sa santé, au portes de la mort, finit par remonter la pente et être récompensé au centuple.
C'est ce lien supposé entre bonheur ou malheur en ce monde, d'une part, et bénédiction ou malédiction divine d'autre part, qui est contesté par Jésus, et qui constitue peut-être la rupture la plus radicale avec le judaïsme (du moins celui de son temps). Dans l'évangile de Jean, c'est le supposé rapport entre maladie, ou infirmité, et péché qui est nié de la manière la plus nette à propos de l'aveugle-né (est-ce lui ou ses parents qui ont péché ? demandent les disciples ; ni les uns ni l'autre ! répond Jésus). Dans les synoptiques, c'est cet autre supposée source de bonheur que seraient les richesses qui est donc mise en cause.
Le seul fait qu'il y ait eu de tous temps des personnes qui n'en ont jamais assez, qui accumulent et accumulent sans être jamais capables de s'arrêter, est la preuve en elle-même que ce ne sont effectivement pas les richesses qui rendent heureux... Ce dont nous avons besoin, c'est simplement de ne pas avoir faim, ni trop froid, ni trop chaud, et quand cela est satisfait, en vouloir plus, c'est là qu'est le péché, au sens initial du mot en hébreu : rater la cible ; on se trompe d'objectif, on croit que notre manque est de cet ordre-là alors que ce n'est pas le cas, c'est d'un manque beaucoup plus essentiel qu'on souffre, et qu'aucun bien matériel ne peut combler. Dieu seul.
Agrandissement : Illustration 1
et comme il part en chemin il y en a un qui
ayant accouru vers lui et s'étant agenouillé lui demandait
« bon maître ! que ferai-je pour hériter de la vie éternelle ? »
mais Jésus lui a dit
« pourquoi me dis-tu bon ? personne n'est bon sinon le seul Dieu
tu connais les commandements
tu ne tueras pas
tu ne commettras pas d'adultère
tu ne voleras pas
tu ne porteras pas de faux témoignage
tu ne frauderas pas
tu honoreras ton père et ta mère »
or il lui disait
« maître ! tout cela je l'ai observé depuis ma jeunesse »
alors Jésus l'ayant regardé l'aima et il lui a dit
« une seule chose te manque
va ! vends tout ce que tu as et donne aux pauvres !
et tu auras un trésor au ciel
et viens ! suis-moi ! »
mais lui s'étant assombri à cette parole s'en alla déprimé
car il avait beaucoup de possessions
et regardant à la ronde Jésus dit à ses disciples
« combien difficilement ceux qui ont des richesses
entreront-ils dans le royaume de Dieu ! »
alors les disciples furent stupéfiés de ses paroles
mais répondant de nouveau Jésus leur dit
« fils ! combien est-il difficile d'entrer dans le royaume de Dieu !
il est plus facile à un câble de passer par le chas de l'aiguille
qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu »
alors ils étaient encore plus abasourdis se disant entre eux
« et qui peut être sauvé ? »
les ayant regardés Jésus dit
« pour les hommes c'est impossible mais pas pour Dieu
car tout est possible pour Dieu »
(Marc 10, 17-27)