Et après la multiplication des pains, la marche sur la mer ? Il faut noter que l'évangile de Luc ne raconte pas cet épisode ; mais il faut noter aussi que Matthieu, Marc, et ici Jean, le racontent avec chacun de notables différences, au-delà des points communs.
Ce qu'ils partagent tous les trois : les disciples sont repartis dans la barque sans Jésus, et à cause du vent la mer était pour le moins mauvaise. Au-delà de cela, le récit de Marc serait comme celui du juste milieu : Jésus les rejoint en semblant flotter au-dessus de l'eau, frayeur des disciples qui le prennent pour un fantôme (ce qui voudrait dire que Jésus est mort...), lui les rassure, monte dans la barque, le vent tombe, et ils terminent ensemble tranquillement la traversée, et le train-train des guérisons pourra reprendre comme si de rien n'était ! Chez Marc, c'est donc presque comme si rien d'important ne s'était passé : il y a eu quand même comme un clash, Jésus a dû les forcer à partir, il a ensuite boudé — pardon : prié — dans son coin, puis il a voulu se rabibocher avec eux.
Matthieu, pour sa part, suit globalement la même interprétation de l'épisode, mais il ne peut pas s'empêcher d'ajouter une anecdote mettant en valeur Pierre. Mise en valeur toute relative, puisque comme d'habitude ce dernier se rend vite compte qu'il a eu les yeux plus gros que le ventre, mais il n'empêche : Pierre veut faire comme Jésus, marcher sur l'eau lui aussi (Matthieu, par sa constance à présenter Pierre comme sortant du lot des douze, fabrique ainsi sa stature de supposé chef futur du christianisme...) et il y réussit, dans un premier temps ! avant de réaliser ce qui est en train de se passer, et glouglouglou...
En comparaison de Matthieu, mais même aussi de Marc, Jean est bien le plus sobre. Et, pour commencer, il n'est même pas certain qu'il y ait marche sur la mer dans son récit. En effet, déjà la préposition qui peut signifier "sur" peut aussi avoir le sens de "près de" ; Jésus marcherait alors près de la mer, sur le rivage, les disciples ne se seraient simplement pas aperçu qu'ils en étaient si proches, et ce n'est même pas Jésus qui s'approcherait d'eux, ce seraient simplement eux qui seraient en train d'aborder audit rivage, ce qui expliquerait que voulant le prendre dans la barque, ils réalisent alors qu'ils viennent en fait d'arriver.
Tout ceci n'est pas pour contester qu'une telle "marche sur la mer" soit une impossibilité en soi ! en fait, elle nous donne quasiment une vue anticipée des apparitions futures du ressuscité, quand il apparaîtra soudainement au milieu d'une pièce par exemple : tant qu'à être capable de se dématérialiser et matérialiser à volonté, est-ce que la gravité reste alors encore une contrainte ? j'en doute... Ce qui reste important dans la multiplication des pains qui vient juste d'avoir lieu, c'est qu'elle a été l'occasion du divorce inéluctable entre le messianisme tel que le concevait Jésus, incompatible avec celui qu'attendaient les disciples y compris les douze.
C'est ce que symbolise cette traversée en barque où les douze, soit ont été comme reniés par Jésus quand il les a forcé à partir sans lui, soit l'ont abandonné quand ils ont décidé de partir en le laissant seul dans la montagne. Un disciple, par définition, suit son maître ; ici, ils ne le suivaient plus, c'était donc bien une cassure, une rupture, entre eux. Que l'évangile de Jean en ait attribué la décision aux disciples est conforme au fait que, chez lui, ce sont aussi eux qui avaient décidé de le suivre, alors que dans les synoptiques c'est Jésus qui les avait appelés, et c'est donc lui aussi qui les a obligés à s'en aller.
Après cette scène de ménage, quels qu'en soient les responsables, c'est en tout cas Jésus qui prend l'initiative de plus ou moins recoller les morceaux. Croit-il encore possible de les faire renoncer à leur messie politique ? ou n'a-t-il simplement pas le choix ? nous ne le saurons peut-être jamais...
Agrandissement : Illustration 1
puis quand arriva le soir
ses disciples descendirent à la mer
et étant montés dans une barque
ils allaient de l'autre côté de la mer vers Capharnaüm
car l'obscurité s'était déjà faite
et Jésus n'était pas encore venu vers eux
et la mer était agitée d'un grand vent qui soufflait
or quand ils eurent ramé environ vingt-cinq ou trente stades
ils virent Jésus marchant sur la mer
et approchant de la barque
et ils furent terrifiés
mais il leur dit
« c'est moi ! ne soyez pas terrifiés ! »
alors ils voulaient le prendre dans la barque
mais aussitôt la barque se trouva à terre
là où ils allaient !
(Jean 6, 16-21)