Billet original : Consécration
Jésus entend, il se retire de là, en barque, vers un lieu désert, à part. Et les foules entendent : elles le suivent à pied, des villes.
En sortant, il voit une foule nombreuse. Il est remué jusqu'aux entrailles pour eux : il guérit leurs invalides. Le soir venu, les disciples s'approchent de lui en disant : « Le lieu est désert. L'heure déjà est passée. Renvoie donc les foules, qu'ils s'en aillent dans les villages s'acheter des aliments. » Jésus leur dit : « Ils n'ont pas besoin de s'en aller. Donnez-leur, vous, à manger. »
Ils lui disent : « Nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons. » Il dit : « Apportez-les moi ici. » Il ordonne aux foules de s'installer sur l'herbe. Il prend les cinq pains et les deux poissons, il lève le regard au ciel. Il bénit, partage et donne aux disciples les pains, et les disciples, aux foules.
Ils mangent tous et se rassasient. Ils enlèvent les parts en surplus : douze couffins pleins ! Ceux qui ont mangé étaient quelque cinq mille hommes, sans compter femmes et enfants.
Matthieu 14, 13-21
"Jésus entend" : que Jean Baptiste a été décapité. C'est, comme nous l'avons dit samedi, le motif qu'a choisi Matthieu pour expliquer que Jésus veuille se retirer à l'écart. Nous ne reviendrons pas sur les raisons, très personnelles, pour lesquelles Matthieu s'est ici démarqué de Marc et Luc, nous prenons simplement les choses comme il les présente. Mais se pose alors la question du motif pour lequel les foules suivent Jésus. Si on suivait la version de Marc et de Luc, ce serait simplement parce qu'elles sont toujours après lui. Il s'en va, elles suivent. C'est ainsi que la plupart des traductions françaises ont interprété ici encore, même chez Matthieu, le mouvement de la foule, en disant : "l'ayant appris (qu'il était parti), les foules..." Mais le texte grec suggère, sinon implique, un autre sens. C'est le même verbe qui est utilisé pour Jésus et les foules : "Jésus entend..., les foules entendent..." La question alors est de savoir ce qu'a voulu dire Matthieu : est-ce que Jésus et les foules ont entendu quelque chose de différent (Jésus, la mort de Jean, et les foules, le départ de Jésus), ou plutôt est-ce qu'ils ont entendu la même chose, la mort de Jean. Je pense personnellement, qu'étant donné le parallélisme très rigoureux entre les deux membres de phrase (littéralement : "entendant, Jésus se retire..., entendant, les foules suivent..."), Matthieu voulait dire que la motivation des uns et des autres était la même. Les foules aussi connaissaient bien Jean, qu'elles tenaient pour un prophète, et, si elles suivent Jésus, c'est aussi parce qu'elles se sentent orphelines et cherchent auprès de lui celui qui les réconfortera dans cette épreuve.
Cela peut sembler un détail, mais ça change quand même pas mal la coloration de l'épisode. Chez Marc et Luc, nous sommes en présence simplement d'une foule 'ordinaire', c'est juste la foule qui suit tout le temps Jésus. On peut se demander alors pourquoi c'est ce jour-là qu'il y a eu la multiplication des pains. Bien sûr, ils étaient dans le désert, il aurait fallu les renvoyer, etc... Mais le contexte initié par Matthieu ajoute une autre dimension, intéressante : c'est parce que les foules sont désormais orphelines de Jean, qu'elles n'ont plus la possibilité de se tourner à nouveau vers lui si jamais elles étaient déçues par Jésus, que Jésus se sent une responsabilité plus grande à leur égard. C'est un peu comme si Jésus était maintenant tenu à assumer pleinement la suite de Jean, puisque ce dernier n'est plus. C'est une sorte de passation définitive des pouvoirs, Jésus se retrouve en première ligne, ce qu'il marque par ce signe exceptionnel de la multiplication des pains, qui signifie symboliquement qu'il s'engage solennellement à donner aux foules leur nourriture spirituelle. Il le faisait déjà, bien sûr, mais il leur en donne une assurance très concrète !
Dans une telle perspective, le "donnez-leur vous-mêmes à manger" devient aussi moins important. Chez Marc et Luc, les douze reviennent tout juste de leur mission. Quand Jésus leur dit que c'est à eux de nourrir la foule, on est dans le prolongement de la même logique. Ils viennent de chasser des démons et guérir des infirmes, eh bien ! qu'ils poursuivent, qu'ils donnent aussi à manger ! et le récit alors insiste sur les douze qui ne comprennent pas, leur faisant dire : "nous nous en irions aller acheter pour deux cent deniers de pain ?" Très logiquement, donc, Matthieu a supprimé cette complication. Ce n'est pas cet aspect des choses qui l'intéresse, l'implication, ou la tentative d'implication, des douze dans le processus. D'ailleurs, chez Matthieu, les douze apparaissent soudainement dans le récit, sans qu'on sache bien d'où ils sortent, puisqu'on nous a dit que Jésus s'était retiré dans le désert, que les foules l'avaient suivi, mais nulle mention du déplacement des douze ! On les retrouve donc maintenant, sans doute parce qu'il n'aurait pas été crédible que ce soit Jésus tout seul qui ait distribué toute cette nourriture à cinq mille personnes, mais leur rôle s'arrête en fait là.
On arrive ainsi à une lecture très symbolique de l'épisode. L'essentiel n'est plus de savoir s'il y a eu réellement un événement sortant de l'ordinaire. Il y en a eu sans doute un, mais lequel précisément importe peu. Ce qui compte, c'est qu'une foule a compris Jésus comme étant celui sur lequel elle pouvait vraiment compter pour les faire vivre. Nous verrons demain que la manière dont elle l'a compris était très ambigüe, et que Jésus devra désormais se battre contre elle, contre les attentes qu'elle veut lui faire porter. Matthieu lie cet événement, en quelque sorte, à la réalisation et l'accomplissement par Jésus du message de Jean. C'est une thématique qui lui est propre. Matthieu tient beaucoup à la continuité entre la première alliance et la bonne nouvelle, Matthieu est l'évangéliste par excellence de la tradition et de la transmission. Ce faisant, il a donné un cadre encore plus exaltant à la multiplication des pains, au risque, cependant, de gommer aussi un peu plus ce que Marc avait déjà cherché à masquer. Car, si la multiplication des pains est effectivement comme le sommet et l'aboutissement de la première partie du ministère de Jésus, et une annonce et préfiguration, déjà, de l'institution de l'eucharistie, il lui manque cependant toute la dimension sacrificielle. C'est là que réside son ambigüité, et la raison pour laquelle Jésus va devoir désormais se défendre de la foule qui veut faire de lui son roi.