Cette constitution d'un groupe de soixante-dix (ou soixante-douze selon certaines versions parmi les plus anciennes) disciples et leur envoi en mission est spécifique à Luc seul. Un groupe de disciples choisis spécifiquement et envoyés en mission, ce sont exactement les mêmes caractéristiques que pour le groupe des douze ; et comme "envoyés en mission" est ce que signifie le mot "apôtre", nous avons donc là un second groupe d'apôtres, outre celui des douze, que Luc n'ignore pas pour autant. Que Luc soit le seul à parler de ce groupe de soixante-dix indique que c'est très probablement une invention de sa part : Jésus n'a pas constitué ni envoyé en mission un tel groupe de son vivant.
Luc n'est pas allé jusqu'à effacer complètement l'existence du groupe des douze, mais il a, d'une part, calqué exactement sa description de l'envoi en mission des soixante-dix sur l'envoi en mission des douze qu'on trouve chez Matthieu ou Marc, et, d'autre part, pour son envoi en mission des douze, il s'est contenté de faire un résumé très simplifié de la même description. Par là, Luc a manifesté lequel des deux groupes lui semblait le plus important, alors même que ce groupe est une invention de sa part, c'est donc qu'il y tenait vraiment énormément, que cela lui semblait même essentiel, quasiment vital. Au risque de trahir celui dont il se réclame, celui dont il prétend rendre compte avec le plus d'exactitude possible, après s'être personnellement renseigné avec soin ?
D'abord il faut comprendre ce que signifie ce nombre de soixante-dix ou soixante-douze, lequel correspond au nombre total des nations existant sur terre, toutes descendantes de Noé, telles qu'elles sont énumérées au chapitre dix de Bereshit (la Genèse), les variantes entre soixante-dix et soixante-douze étant dues aux différences entre la version hébraïque de ce passage et la version grecque figurant dans la Septante. Le groupe des soixante-dix de Luc signifie donc que la bonne nouvelle n'est pas destinée à Israël seul (le groupe des douze correspondant aux douze tribus qui composent Israël) mais à tous les peuples, à toutes les nations de la terre. On sait que Luc, héritier de Paul, a particulièrement à cœur cette universalité du message de Jésus, quand Matthieu notamment reste beaucoup plus attaché à son judaïsme originel.
Mais Luc, à la suite de Paul, ont-ils raison de comprendre ainsi ce qu'il ont reçu en héritage, ne sont-ils pas effectivement en train de trahir celui dont ils affirment être les héritiers ? De fait, il est très improbable que Jésus ait constitué un tel groupe de soixante-dix apôtres, alors que le groupe des douze, lui, est certainement authentique, et même si on trouve quelques passages où il menace ses coreligionnaires que ce soient les païens qui, pour le moins, les précéderont dans le Royaume (sinon même qu'ils seront les seuls à y entrer), on peut prendre ces menaces comme un moyen pédagogique d'essayer de les faire réfléchir, car par ailleurs il est quasiment tout le temps resté dans les limites géographiques de la terre d'Israël, et surtout n'a eu que très rarement des contacts avec des non-Juifs...
Oui, mais il faut tenir compte aussi d'une de ses paroles les plus fortes, quasiment centrale dans son enseignement, et dont il est difficile de contester qu'elle ne vienne effectivement de lui : "aimez vos ennemis", afin d'être comme Dieu qui a autant de bienveillance envers les méchants que les bons. Cette image d'un Dieu qui aime autant tous les hommes, quels qu'ils soient, vient donc saper irrémédiablement la notion de peuple élu. L'amour des ennemis ne peut effectivement pas se comprendre s'il n'est pas déjà une caractéristique de Dieu lui-même. Quand Jésus appelle à aimer même ses ennemis, c'est nécessairement qu'il a fait l'expérience de ce Dieu-là, il ne peut pas avoir inventé ça autrement que par une telle révélation (intuition), de même d'ailleurs que nous non plus ne pouvons pas le comprendre sans cette même révélation.
Pourquoi alors Jésus n'a-t-il pas mieux développé cette dimension de sa révélation, pourquoi n'est-il pas parti lui-même la porter parmi toutes les nations ? peut-être parce qu'il restait quand même sentimentalement attaché à son propre peuple, celui dans lequel il était né, avait grandi, avec sa culture et sa religion, et que c'était auprès d'eux qu'il pensait avoir à témoigner prioritairement de ce dépassement de leur conception encore trop anthropocentrique de Dieu ? il faudrait pouvoir le lui demander... mais ceci justifie en tout cas l'entreprise tant de Paul que de son disciple Luc, et notamment de cette constitution et envoi en mission d'un groupe de soixante-dix apôtres, au moins aussi importants, et peut-être même plus, que le groupe plus connu des douze.
Agrandissement : Illustration 1
et après cela
le Seigneur en désigna soixante-dix autres
et il les envoya deux par deux devant sa face
en toute ville et lieu où lui-même allait venir
et il leur disait
« la moisson est abondante
mais les ouvriers peu nombreux
suppliez donc le seigneur de la moisson !
qu'il envoie des ouvriers dans sa moisson
allez ! voici que je vous envoie
comme des agneaux au milieu de loups
n'emportez ni bourse ni besace ni chaussures !
et ne saluez personne en chemin !
mais en toute maison où vous entrerez dites d'abord
"paix à cette maison" !
et s'il y a là un fils de la paix
votre paix reposera sur lui
et sinon elle reviendra sur vous
et restez dans la même maison !
mangeant et buvant ce qui viendra d'eux
car l'ouvrier est digne de son salaire
ne passez pas de maison en maison !
et en toute ville où vous entrerez
et où on vous accueillera
mangez ce qui vous est servi !
et guérissez les infirmes qui y sont !
et dites-leur
"le royaume de Dieu s'est approché de vous" !
mais en toute ville où vous entrerez
et où on ne vous accueillera pas
étant sortis sur ses places dites
"même la poussière de votre ville
qui s'est collée à nous à nos pieds
nous la secouons pour vous
mais ceci sachez-le
que le royaume de Dieu s'est approché" !
je vous dis qu'en ce jour-là ce sera plus supportable
pour Sodome que pour cette ville-là »
(Luc 10, 1-12)