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Billet de blog 4 janvier 2025

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Suivre puis demeurer

Jean se tenait avec deux de ses disciples et ayant fixé les yeux sur Jésus qui marche il dit : « voici l'agneau de Dieu ! », et les deux disciples l'entendirent parler et suivirent Jésus ...et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là.

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Hier, le Baptiste avait déjà dit "voici l'agneau de Dieu", mais c'était une annonce plutôt à la cantonade, ne s'adressant à personne en particulier, d'une part, et d'autre part sans qu'on puisse vraiment savoir qui il désignait ainsi. Aujourd'hui, il est en compagnie précisément de deux de ses disciples, et il regarde tout aussi précisément Jésus en train de passer : c'est une invitation, cette fois-ci, pas une obligation mais un fort encouragement, et si c'est à ces deux-là qu'il l'adresse, ce n'est sans doute pas par hasard. Jean le Baptiste a su voir en Jésus qui il était, il savait voir aussi en ses disciples, lesquels étaient susceptibles de tirer profit de la présence de Jésus, et réciproquement, lesquels feraient, au moins potentiellement, de bons disciples pour cet "agneau de Dieu".

Contrairement à ce que certains pourraient croire, il n'y a pas vraiment de hasard en tout cela, sans que pour autant tout soit prédéterminé non plus ; chacun reste libre d'adhérer, ou pas, à un destin qui s'ouvre à lui. Mais il n'en reste donc pas moins que, si c'est à ces deux-là que le Baptiste a révélé qui était celui dont il annonçait la venue (et ensuite, comme par effet boule de neige, ces deux-là feront venir leurs proches, lesquels à leur tour, etc.), c'est qu'ils avaient chacun des deux un fort potentiel pour l'avenir de cette histoire. Or, si l'évangéliste nous révèle l'identité du premier, André, qui va donc dès le lendemain faire venir Pierre, on comprend tout de suite l'importance de cette première recrue, personne n'ignore le rôle de premier plan que jouera Pierre par la suite. Mais : et l'autre disciple ?

C'est ici que beaucoup pensent que cet autre disciple était ...l'évangéliste lui-même, celui qui relate cette histoire selon son point de vue de Judéen, qui a donc connu Jésus dès les tout tout tout premiers débuts, avant même Pierre, avant même que Jésus ne sache seulement qu'il avait une telle mission devant lui — ou du moins à une époque où cela devait être encore excessivement flou pour lui. Cet évangéliste se désignera lui-même par la suite dans son ouvrage sous l'expression du "disciple que Jésus aimait", parce qu'il ne veut pas qu'on puisse l'identifier, dans les temps troublés qui ont suivi la mise à mort de Jésus à l'instigation du sanhédrin de Jérusalem, temps où ses adeptes risquaient de subir eux aussi le même sort, et alors que cet homme, l'évangéliste, fait partie de la famille de Hanne, le grand prêtre...

Il est vrai qu'on n'a pas de certitude absolue sur une telle identité de l'évangéliste, mais de forts indices. D'abord que ce soit un Judéen, c'est le fait que son évangile ne contient que très peu de scènes se déroulant en Galilée, en contraste très fort avec les synoptiques. Qu'il soit de plus de la famille de Hanne, c'est qu'il ait pu ordonner à la gardienne de laisser entrer Pierre dans la cour de son palais ; on note d'ailleurs que si Pierre nous est dit aller alors se réchauffer au feu dans cette cour, le "disciple que Jésus aimait" quant à lui est vraisemblablement plutôt entré dans la salle où Hanne interrogeait Jésus, ce qui lui a permis de nous rapporter ce qu'il s'y était passé, notamment la gifle par le garde... Et puis enfin, il y a le témoignage rapporté par Polycrate, qui affirme textuellement que notre évangéliste était bien prêtre, et qu'il a même "porté le pétalon", ce qui signifie qu'il a même été grand prêtre (entre la mort de Jésus et la destruction du Temple).

Alors évidemment, qu'en pleine chasse aux sorcières, notre homme issu du clan qui menait la chasse ait préféré être prudent, on peut juger que ce n'était pas très reluisant, que ça manquait de courage pour affirmer ses convictions, mais aussi à quoi cela aurait-il servi concrètement qu'il se fasse pour le moins bannir par sa famille, alors que là où il était il pouvait quand même informer, prévenir, avertir, les autres de ce qui se tramait. Mais d'autre part, il n'avait pas non plus exactement la même compréhension que les autres disciples de qui exactement avait été Jésus : les Galiléens restaient encore très ambigus dans leur représentation de son rôle ; leur attente de son retour était encore marquée par des espérances d'ordre politico-militaire (comme en témoigne malheureusement de nos jours encore de nombreux chrétiens), là où notre homme, l'évangéliste Jean, était lui passé à une compréhension entièrement intériorisée, comme en témoigne son récit...

La fin de cet évangile exprime fortement cette opinion de la communauté johannite sur les autres traditions concernant Jésus : Pierre y est invité à marcher à sa suite, quand Jean, lui, est dit pouvoir "demeurer". Demeurer, comme ici au début de l'évangile où les deux premiers disciples sont dits demeurer avec Jésus, après l'avoir suivi... À la fin de cet évangile donc, d'une part Pierre a encore du chemin à faire à suivre Jésus, autrement dit comme disciple, autrement dit pour le trouver, il n'a pas encore vraiment compris ce qu'il voulait lui transmettre, alors que d'autre part Jean, quant à lui, est dit pouvoir demeurer là, parce qu'en fait, où qu'il soit, il est déjà et toujours avec ce même Jésus, il l'a déjà définitivement rejoint, ils sont définitivement présents l'un à l'autre, ils se sont parfaitement compris...

Illustration 1

    de nouveau le lendemain
Jean se tenait avec deux de ses disciples
et ayant fixé les yeux sur Jésus qui marche
    il dit
« voici l'agneau de Dieu ! »
    et les deux disciples l'entendirent parler
    et suivirent Jésus
alors Jésus s'étant retourné et les ayant vus qui suivent
    leur dit
« que cherchez-vous ? »
    et ils lui dirent
« rabbi !
    — ce qui traduit signifie maître —
où demeures-tu ? »
    il leur dit
« venez ! et vous verrez... »
    ils vinrent donc et virent où il demeurait
    et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là
c'était environ la dixième heure
    
André le frère de Simon-Pierre
    était un des deux qui avaient entendu Jean
    et qui avaient suivi Jésus
et lui trouve le matin son propre frère Simon
    et il lui dit
« nous avons trouvé le messie »
    — ce qui traduit est celui qui a reçu l'onction —
il l'amena à Jésus
    ayant fixé les yeux sur lui Jésus a dit
« toi tu es Simon le fils de Jean
toi tu t'appelleras Kêphas »
    — ce qui signifie Pierre —

(Jean 1, 35-42)

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