Recevoir au centuple ce à quoi on a renoncé, c'est effectivement d'une certaine façon le propre de la vie communautaire, quand on partage tout, quand on met en commun, quand chacune et chacun contribue selon ses capacités et reçoit selon ses besoins. Une telle vie communautaire était certainement le propre des premiers chrétiens, mais c'était aussi déjà auparavant ce que vivaient les disciples du vivant de Jésus. Tout au long des siècles c'est encore ce qu'ont vécu les religieuses et religieux (les personnes engagées dans des ordres), mais aussi des "laïcs" comme par exemple dans les béguinages, et plus récemment dans les mouvements charismatiques notamment. Le principe du communisme participe lui aussi certainement des mêmes ambitions, nul besoin de se référer à une transcendance pour comprendre l'esprit qui y préside...
Cent maisons : oui, si l'ordre, ou le mouvement, ou toute autre organisation, est suffisamment vigoureux ; si on est alors plus spécifiquement chez soi dans une des maisons ou groupes de maisons communes, on l'est cependant aussi dans toutes celles dans lesquelles on peut être amené à résider pour un temps ou plus longtemps. Car aussi cent frères, sœurs, pères, mères, enfants : c'est ce que sont alors pour nous toutes les personnes engagées dans la même direction, même si ce sont les relations de sororité et fraternité qui prédominent, sans pour autant éclipser complètement celles avec les plus jeunes comme celles avec les plus anciens. C'est sur ce dernier points cependant qu'on pourra discerner les dérives, quand la question de l'autorité devient le privilège de quelques uns voire d'un seul : on se dirige alors vers la secte ou la caste (y compris la nomenklatura).
On note alors ici tout particulièrement la spécificité de la version de Matthieu de ce passage : selon lui, c'est là que Jésus aurait prédit aux douze qu'ils "jugeraient" les douze tribus d'Israël (ce qui veut dire plus exactement qu'ils prendraient chacun la tête d'une des tribus)... Matthieu est l'évangéliste qui manifeste le plus d'affinité pour les questions de hiérarchie. C'est lui qui insiste le plus lourdement sur une supposée "primauté" de Pierre, et c'est donc aussi lui seul qui donne ainsi aux douze (et à leurs héritiers évêques, prêtres...) une supposée autorité sur tout Israël, et au-delà évidemment sur toute l'humanité. De ce point de vue, Matthieu est aux antipodes de Jean, dont on a déjà vu le sens de la scène finale de son évangile : la hiérarchie (Pierre) est faite pour ceux qui, contrairement à Jean, ne sont pas encore passés par la seconde naissance...
Telle est donc ici, au travers de cette vie communautaire, la description donnée du fameux royaume, ce vers quoi se dirige, qu'on le veuille ou non, l'aventure de l'espèce humaine, et à quoi nous sommes appelés à goûter dès cette vie-ci, quoi qu'il puisse nous en coûter par ailleurs. Car pourquoi nous faudrait-il attendre d'être morts pour commencer d'expérimenter cette fraternité universelle ? n'est-ce pas stupide de nous imaginer que cela serait plus intéressant à vivre seulement après ce changement-là d'état ? l'éternité, c'est dès aujourd'hui que ça commence, sinon on ne fait en réalité que reculer et refuser d'entrer dans cet éternel aujourd'hui qu'est justement cette éternité. Le royaume, ce n'est pas demain ni après-demain, ce n'est pas après la mort, c'est maintenant, dans la vie.
Qu'est-ce donc qu'on attend...
Agrandissement : Illustration 1
Pierre commença à lui dire
« voici ! nous
nous avons tout laissé
et nous te suivons »
Jésus disait
« amen ! je vous dis
il n'y a personne qui ait laissé
maison
ou frères
ou sœurs
ou mère
ou père
ou enfants
ou champs
à cause de moi et à cause de la bonne nouvelle,
qui ne reçoive au centuple maintenant en ce temps-ci,
maisons
et frères
et sœurs
et mères
et enfants
et champs
avec des persécutions
et dans l'éternité qui vient
la vie éternelle
ainsi de nombreux premiers seront derniers
et les derniers premiers »
(Marc 10, 28-31)