Billet original : Virage à 180°
Alors s'approchent de lui les disciples de Jean. Ils disent : « Nous-mêmes, et les pharisiens, nous jeûnons beaucoup. Et tes disciples ne jeûnent pas ! Pourquoi ? »
Jésus leur dit : « Les compagnons d'épousailles peuvent-ils s'affliger tant qu'ils ont avec eux l'époux ? Mais viendront des jours où leur sera enlevé l'époux. Alors, ils jeûneront.
« Nul n'ajoute un ajout d'étoffe non foulée à un vêtement vieux. Car la pièce tire sur le vêtement, et la déchirure devient pire ! Point ne mettent vin nouveau en outres vieilles. Sinon, bien sûr, crèvent les outres : le vin se répand et les outres sont perdues. Mais ils mettent vin nouveau en outres neuves ! Et l'un et l'autre se conservent. »
Matthieu 9, 14-17
Jésus est censé avoir fait un grand jeûne de quarante jours au début de sa vie publique. Il n'y a pas longtemps, dans les débuts du sermon sur la montagne, Matthieu nous a rapporté des recommandations de Jésus sur le jeûne. Et aujourd'hui, nous apprenons que les disciples de Jésus ne pratiquent pas les jeûnes réguliers auxquels s'astreignaient, non seulement les disciples de Jean (parmi lesquels figurèrent un temps Jésus lui-même et un certain nombre de ses propres disciples), mais aussi les pharisiens, les anciens maîtres de Jésus durant son enfance. Jésus semble bien avoir viré sa cuti ! Non seulement, d'ailleurs, il ne jeûne plus de manière régulière, mais, comme on l'a vu hier, il ne dédaigne pas de se montrer dans des ripailles au milieu de convives plus que douteux. C'en est au point qu'il sera surnommé le "glouton et ivrogne". Il ne faut sans doute pas prendre cette dernière expression à la lettre, mais elle dit bien comme Jésus a pu surprendre et décontenancer ceux dont il avait auparavant partagé le chemin spirituel, qui ne le reconnaissaient plus : ce n'est plus le Jésus que nous avons connu, que lui est-il arrivé ?
Effectivement, il lui est arrivé quelque chose, ou plutôt deux choses. La première, c'est l'événement fondateur qui nous est relaté dans les évangiles comme son baptême. C'est une scène symbolique, qui nous dit qu'au moment où Jean Baptiste lui a administré son baptême dans l'eau, Jésus a reçu pour sa part un tout autre baptême, celui dans l'Esprit. Nous ne devons pas nous attacher à la littéralité du récit, il y a peu de chances qu'il y ait eu une telle synchronicité. Mais c'est le sens du récit qui importe. Jésus a été disciple du Baptiste, mais au cours de cette période de sa vie, il a fait une expérience qui dépassait sans commune mesure ce que Jean proposait, il a reçu l'Esprit. En sorte que Jésus est bien héritier de Jean, il peut reprendre à son compte l'annonce de la proximité du Royaume, mais il peut dire aussi, au moins pour lui-même, que ce Royaume n'est pas seulement proche mais même déjà là. D'autant que c'est ce que va confirmer le deuxième événement, à savoir les guérisons et les exorcismes qui se mettent à se produire par son intermédiaire. Lorsque Jésus constate que des malades guérissent, que des possédés sont libérés, il ne fait plus de doute pour lui que c'est le Royaume qui est en train de s'instaurer.
Alors, c'est la fête ! comment en serait-il autrement ? Puisque les noces sont inaugurées, il n'est plus temps de jeûner et de faire des faces de carême ! On devine très bien dans les évangiles ce mouvement qui a soulevé toute une population, les pauvres, les malades, tous ceux qui sont considérés comme moins que rien. Tous, portés par un espoir enthousiaste, osaient relever la tête, le cœur léger, la tête pleine de rires et de bonheur. Ceux qui ont moins suivi le mouvement, comme on peut s'en douter, ce sont ceux qui n'avaient rien à gagner dans l'histoire, ou qui se l'imaginaient, parce qu'ils n'étaient ni pauvres, ni malades, ni petits. Les pharisiens dont on nous parle aujourd'hui, par exemple. Ceux-là ne comprennent pas, ils restent en-dehors, et émettent des réserves : ce n'est pas très catholique de ne plus jeûner, de fréquenter des pécheurs notoires, etc... Ceux qui n'arrivent pas à suivre non plus, ce sont les disciples qui sont restés avec Jean, et Jean lui-même dans sa prison. Il suivent de trop loin, sans doute, et puis il y a aussi un aspect de jalousie et de concurrence. Jésus était avec eux, puis ils se sont séparés, et tout semble lui réussir. Alors ils resteront dans leur idée que le Royaume est proche mais non encore commencé, malgré tous les signes.
Ce que nous disent les deux mini-paraboles des tissus et des vins, c'est cela, cette nouveauté des temps, radicale, à laquelle Jésus a cru dans un premier temps de son ministère, et qui pourrait justifier à peu près n'importe quel comportement. Les images sont sans ambiguïté. Le vieux vêtement est usé jusqu'à la corde, il n'est plus temps de le rapiécer. Et on ne versera pas le vin nouveau dans les vieilles outres des façons de faire d'avant. Il y a une rupture, il y a un avant, qui était le temps où le Royaume s'approchait, avec la nécessité de s'y préparer par la pénitence, et il y a un désormais, où le Royaume a commencé, et qui n'est plus le temps des macérations. Nous pouvons être certains que Jésus a pensé ainsi pendant la première période de sa vie publique. Il est à peu près autant certain qu'il a par la suite déchanté, en se rendant compte que tout ceci menait les foules à vouloir faire de lui leur roi, un roi bien terrestre, qui leur donnerait du pain et des jeux. Il a déchanté en comprenant que ces foules ne voyaient dans les signes qu'une manifestation extérieure du Dieu dont, lui, vivait la manifestation d'abord intérieurement. Mais nous y reviendrons quand ce sera le moment.