Après avoir quitté son village natal et sa famille, attiré par la prédication du Baptiste ; après être devenu disciple de ce dernier ; après avoir assuré sa relève une fois qu'il avait été arrêté ; après, enfin, être entré dans sa vocation propre, du fait que des guérisons se soient mises à se produire par son intermédiaire ; après tout cela, après qu'une effervescence importante se soit développée autour de lui, Jésus avait vu venir à lui, à Capharnaüm, descendue depuis Nazareth, sa famille.
Certes, les intentions de cette dernière n'étaient pas vraiment compatibles avec ce qu'il considérait, lui, avoir à faire. Eux voyaient gros comme une maison où cela allait le mener, sa mort, et encore cela n'était-il que l'hypothèse la plus optimiste, car cela aurait pu se finir en insurrection d'une bonne partie du peuple (ce qui a bien failli se passer à la multiplication des pains), et en ce cas ce n'aurait pas été une seule mort qu'il y aurait eu à déplorer, mais un bain de sang, une répression féroce, sans mesure, pouvant aller jusqu'au quasi génocide, comme ce fut le cas quelques décades plus tard.
Certes aussi Jésus, pour quelque raison que ce soit, dont on ne peut pas exclure l'inconscience, ne s'était alors pas rendu aux arguments des siens, sans qu'on sache quels avaient été exactement ces arguments. Ils n'avaient pas pu le joindre au moment où ils étaient arrivés, mais il serait curieux qu'ils en soient restés là après plus d'une journée de marche, ils ont bien dû pouvoir finir par lui parler, essayer de le raisonner ; tenter même de s'emparer de lui de force (?)... quoi qu'il en soit, ils avaient dû repartir bredouilles, après éventuellement quelques achats de produits de la pêche, juste pour dire...
Et voilà, quelques temps plus tard, Jésus aurait presque comme des remords, il se demande s'il n'aurait pas été un peu trop rigide avec eux, ne pourrait-il pas essayer d'arrondir quelques angles ? Et puis, dans ce qui semble avoir été son activité dans cette première période de son ministère public, il s'agissait de parcourir toutes les localités de la Galilée, pour y porter son message, et il fallait bien alors qu'il passe aussi par Nazareth ! Et le voilà à pied d'œuvre. Comme d'habitude, le jour de shabbat venu, devant le village entier réuni à la synagogue, c'est lui qui lit la paracha (le texte biblique de la semaine), et qui ensuite en fait un commentaire.
Là dessus, encore, on ne trouve rien à redire sur le fond : oui, ce qu'il dit est surprenant, original, profond, certainement plein de sens, mais quand même, c'est bien là le minot qu'on a connu, indifférenciable de tous les minots du village, sans doute un peu plus intéressé par la religion (et un peu moins par les filles ?) que les autres, et alors ? pourquoi lui et pas les autres, pourquoi n'est-ce pas mon enfant à moi qui aurait bénéficié de ces faveurs de YHWH qu'attestent ces guérisons qui se produisent par son intermédiaire ? Si c'est comme ça, ils n'en veulent pas de ces "miracles"...
Selon Luc, cet épisode frôle le meurtre en conclusion, la population amenant Jésus au bord d'un précipice, et, lui, échappe à son sort sans qu'on ne sache trop comment ("passant au milieu d'eux"), mais c'est sûrement une exagération de Luc, chez lequel l'épisode se déroule au tout début du ministère, et veut ainsi symboliser ce qui se produira réellement à la fin. Il est vrai aussi qu'on ne mentionne pas ici la présence effective de la famille de Jésus à cet office synagogal ; cependant elle devrait y être quand même, forcément, mais il n'est en fait plus temps de tenter un rabibochage entre eux, encore plus d'eau a coulé sous les ponts, encore plus d'effervescence a crû dans la région, ils ont renoncé maintenant à lui faire entendre raison ; peut-être alors ont-ils trouvé une excuse bidon pour ne pas être là ce jour-là, par honte vis-à-vis des autres familles du village ?
Et puis voilà, on va arrêter là les frais. Un village, une famille, qui ne peuvent pas se laisser toucher, qui ne peuvent pas se laisser emporter par l'enthousiasme qui en touche tant d'autres dans les villages voisins ? tant pis pour eux, ou tant mieux, c'est l'avenir qui le dira. Et on ne peut pas exclure que leur attitude, partagée d'ailleurs certainement par d'autres, ait joué un rôle ultérieurement, quand Jésus lui-même va réaliser que tout ceci ne peut aller que dans le mur, au crash avec les romains, une voie sans issue. Rien ne nous permet, en effet, d'affirmer que Jésus ne croyait pas initialement, et encore à ce moment-là, à la dimension possiblement politico-militaire de ce royaume, dont les miracles semblaient annoncer la venue.
Agrandissement : Illustration 1
et il est parti de là
et il vient dans sa patrie
et ses disciples le suivent
et le shabbat étant venu
il se mit à enseigner dans la synagogue
et beaucoup en l'entendant étaient stupéfiés
disant
« d'où lui vient tout cela ?
et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ?
et de tels miracles qui arrivent par ses mains ?
celui-ci n'est-il pas le charpentier ?
le fils de Marie et frère de Jacques et Joset et Juda et Simon ?
et ses sœurs ne sont-elles pas ici près de nous ? »
et ils étaient scandalisés par lui
et Jésus leur disait
« un prophète n'est méprisé
que dans sa patrie
et parmi ses proches
et dans sa maison »
et il ne pouvait là faire aucun miracle
si ce n'est que pour quelques malaises
il imposa les mains et guérit
et il était étonné de leur manque de foi
et il parcourait les villages alentours
en enseignant
(Marc 6, 1-6)