Billet original : Morts vivants
« Il était un homme riche. Il se revêtait de pourpre et de lin fin, il festoyait chaque jour, splendidement. Un pauvre du nom de Lazare gisait près de son portail, couvert d'ulcères. Il désirait se rassasier de ce qui tombait de la table du riche... Et même les chiens venaient lécher ses ulcères ! Or le pauvre meurt. Il est transféré par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche meurt aussi et il est enterré.
« Dans l'Hadès, il lève les yeux, se trouvant dans les tourments : il voit Abraham à distance et Lazare en son sein. Et lui, il crie et dit : "Père Abraham, aie pitié de moi ! Envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l'eau et rafraîchir ma langue, parce que je suis supplicié dans cette flamme !" Abraham dit : "Enfant, souviens-toi : tu as reçu tes biens pendant ta vie, et Lazare pareillement les maux. Maintenant, ici, il est consolé, et toi, supplicié. Et en tout cela, entre nous et vous, il y a un grand gouffre, immuable. Ainsi ceux qui veulent franchir d'ici vers vous ne peuvent, ni de là-bas vers nous faire la traversée !"
« Il dit : "Je te sollicite donc, père, de l'envoyer vers le logis de mon père, – car j'ai cinq frères – qu'il témoigne auprès d'eux, pour qu'eux aussi ne viennent pas dans ce lieu de tourment !" Abraham dit : "Ils ont Moïse et les prophètes : qu'ils les entendent !" Il dit : "Non, père Abraham ! Mais si un de chez les morts allait vers eux, ils se convertiront !" Il lui dit : "S'ils n'entendent pas Moïse et les prophètes, même si un de chez les morts se levait, ils ne seront pas convaincus !" »
Luc 16, 19-31
Cette parabole, propre à Luc, nous offre un mélange surprenant des conceptions grecques et juives de l'au-delà, au point qu'on peut se demander si c'est parce que Luc a voulu adapter pour son public de culture grecque un récit lui venant réellement de Jésus, ou s'il n'a pas plutôt coloré de quelques couleurs juives un récit qu'il a composé tout seul ou en se basant sur d'autres traditions. Déjà le mot "Hadès", bien sûr, est grec, mais pas seulement le mot : c'est tout le concept d'enfer qui est étranger à la pensée juive traditionnelle, pour laquelle le Sheol n'est pas un lieu de "tourments", mais plutôt d'oubli. Dans le Sheol, il n'est pas question de "flamme", ni d'aucune forme de "supplice", ni, vraisemblablement, de conscience qu'un autre destin aurait été possible, si tant est déjà qu'il reste une conscience... Les "âmes" du Sheol sont plutôt des ombres du vague souvenir d'avoir été quelqu'un, autrefois ; le Sheol n'est qu'une sorte d'étape avant disparition complète de la personne, une pause, éventuellement infinie, sur le chemin qui mène au néant.
Il n'y a alors pas à proprement parler, selon ces conceptions, de punition pour les "méchants", mais plus exactement absence de récompense, du moins du point de vue de ceux qui croient en la résurrection, c'est-à-dire des pharisiens (pour les sadducéens, qui n'y croient pas, tout le monde "finit" pareil, dans le Sheol). Ce qu'est cette résurrection n'est pas non plus aussi clair que ce que nous nous représentons selon les imageries dont nous avons hérité. La discussion de Jésus avec les sadducéens sur le sujet (Marc 12, 18-27 ; Matthieu 22, 23-33 ; Luc 20, 27-40) est très vague, qui nous parle de la certitude que Abraham, Isaac et Jacob sont vivants simplement parce que YHWH les as mentionnés au présent lors de sa discussion avec Moïse au buisson ardent... On pourrait donc dire que la résurrection, c'est le fait de rester présent dans la mémoire de Dieu, tandis que le Sheol, c'est de disparaître de cette mémoire. De ce point de vue, notre texte aurait plutôt dû dire que Lazare avait été transporté dans le sein de Dieu, que dans le sein d'Abraham, mais, au point où nous en sommes, ce n'est déjà plus qu'un détail par rapport à l'ensemble du tableau, décidément très peu juif...
Ce qu'on peut conserver, c'est cette notion de gouffre infranchissable, à condition d'ajouter que ce n'est pas seulement qu'on ne peut pas se déplacer d'un lieu à l'autre, mais qu'il n'y a même aucune communication possible, et vraisemblablement même pas conscience que l'autre côté existe. Le Sheol, c'est peu ou prou de ne plus être en Dieu, à l'inverse de la résurrection, qui est d'être pleinement en lui. Comment, demeurant tout en Dieu, avoir la moindre idée du néant ? ou comment, n'étant plus que néant, avoir la moindre conscience de Dieu ? J'exagère ici un peu le raisonnement, car le Sheol n'est pas exactement le néant, de même que, dans la résurrection, il n'est pas dit que tous soient proches de Dieu au même degré, une hiérarchie y existe, certainement. Mais ceci permet quand même de mieux se représenter les dimensions réelles de cet abîme, car si, évidemment, notre logique, s'emparant du fait que les situations ne sont pas exactement aux extrêmes absolus, imagine aussitôt que toute une gamme d'états divers et variés sont possibles entre ces deux-là, ce n'est pas ainsi que raisonnaient nos juifs contemporains de Jésus : eux étaient dans une logique binaire, on ne pouvait aboutir qu'à l'un ou l'autre des deux états.
C'est donc dans tout cet arrière-plan, qu'il faut tenter de se représenter ce que peut signifier que "un de chez les morts se lève". Cette expression fait bien sûr allusion à la résurrection de Jésus, mais nous comprenons aussi tout de suite qu'elle parle d'une résurrection qui n'est pas la même que celle à laquelle croyaient les pharisiens. Ce que demande le riche à Abraham, c'est que Lazare, "un de chez les morts", mais en fait un ressuscité selon les conceptions pharisiennes, "descende" en quelque sorte sur terre, qu'un habitant du ciel se montre à des habitants de la terre. La réponse d'Abraham, elle, parle aussi de "un de chez les morts", mais le décrit "se levant", ce qui signifie sans aucun doute possible qu'il ne vient pas du sein de Dieu, auquel il serait déjà parvenu avant de se montrer, mais qu'il vient directement du Sheol. Ceci implique une différence essentielle. La résurrection à laquelle croient les pharisiens (et donc certainement Jésus aussi, de son vivant) est plutôt un état désincarné ("on est comme des anges" dit encore ce dernier lors de la discussion avec les sadducéens), auquel on accède directement depuis le Sheol, à notre mort, si Dieu se souvient de nous à ce moment-là.
Autre alors est la résurrection telle qu'elle a été comprise à partir de Jésus. Le mort qui "se lève" apparaît "en chair et en os", bien loin de l'état angélique ! La vision d'Ezéchiel des ossements reprenant chair et vie était une allégorie du retour d'Israël sur sa terre après l'exil à Babylone, les chrétiens vont en faire une lecture littérale de la résurrection finale. Matthieu (27, 52-53), dans son récit de la Passion, n'hésite pas à dire qu'au moment de la mort de Jésus, de nombreux "saints" se sont réveillés dans leurs tombeaux et en sont sortis ...et le Credo proclame la foi en la "résurrection de la chair". De nos jours, une telle compréhension littérale de la résurrection de Jésus pose cependant de plus en plus question. De plus en plus de chrétiens acceptent sereinement que leur corps soit incinéré à leur mort, ne craignant plus que cela soit un obstacle à leur résurrection ultérieure. Il semble certain que la résurrection de Jésus a donné lieu à des conceptions excessivement matérialistes, et dont il était alors inévitable qu'elles ne puissent que finir par être sources de doutes et de moqueries. Mais il serait aussi regrettable de tomber dans une conception purement "spiritualiste", c'est-à-dire complètement désincarnée, de la résurrection. Il ne semble pas possible que le christianisme ait opéré une telle rupture avec les conceptions pharisiennes, sans qu'il n'y ait à cela une bonne raison.
On peut remarquer, d'ailleurs, que ce même christianisme qui a proposé une lecture à ce point matérialiste de la résurrection, proposait en même temps un modèle de comportement dans cette vie-ci symétriquement désincarné à la même démesure... On parlait de sauver une âme considérée comme quasiment indépendante du corps ...pour qu'elle puisse retrouver un autre corps après sa mort ??? il y a là de toutes évidences une forme de contradiction intrinsèque difficilement compréhensible. C'est certainement l'influence de la pensée grecque qui nous a menés dans ces voies, le christianisme doit revenir à des vues plus justes, où corps, âme et esprit ne sont pas des ennemis qui se combattent pour obtenir le leadership sur la personne, mais un tout qui la constitue, appelés à se développer en interdépendance et harmonie. Le christianisme doit, concrètement, retrouver le chemin du corps vivant comme lieu et témoin du seul véritable accomplissement de l'esprit. On peut s'interroger sur les modalités selon lesquelles ce corps entre dans la résurrection, mais une chose est sure : c'est bien celui-ci qui y accède, certes transfiguré, mais pas un autre qui nous serait donné ex nihilo.