Ce passage est propre à Matthieu seul. Il fait partie de ce qu'on appelle généralement son "sermon sur la montagne", un long discours (c'est en fait une construction littéraire, Matthieu y a rassemblé tout un ensemble d'enseignements divers, en s'efforçant de leur donner quand même de l'ordre et une certaine logique), discours censé s'être adressé aux foules qui s'intéressaient à Jésus. La raison de l'intérêt de ces personnes était quand même une conséquence, essentiellement, des guérisons qui se produisaient par son intermédiaire, et ces foules étaient majoritairement composées de personnes d'origine modeste, celles des plus basses conditions. On pourrait dire, pour simplifier, que c'étaient les pauvres, et non les riches.
De ce point de vue-là, quand Matthieu fait commencer ce sermon sur la montagne par "heureux vous les pauvres...!", il est crédible et cohérent avec le contexte fictionnel qu'il a créé. Mais on ne peut pas en dire autant concernant les trois recommandations que nous avons aujourd'hui : quand tu fais l'aumône... Pour faire l'aumône, encore faut-il en avoir la capacité, soit concrètement avoir des biens en surplus. Je sais bien que, même dans les milieux les plus modestes, on est capable de se serrer ponctuellement un peu plus la ceinture pour venir en aide à des voisins inopinément dans le besoin ; mais ce n'est pas de cela dont il est question ici.
Jésus et ses disciples, eux-mêmes, dépendaient de la charité des autres ; Luc parle de certaines femmes, notamment, qui les soutenaient de leurs biens propres : quand on est ainsi redevable du peu d'argent dont on dispose, on ne le redonne pas à d'autres, ce n'est pas pour cela que nous l'avons reçu. Et nous avons aussi l'exemple de Pierre, après la résurrection, qui sollicité par un mendiant paralytique de lui donner quelque obole, lui répond qu'il n'a ni or ni argent, mais lui donne ce qu'il a en le guérissant de sa paralysie.
Et quand tu veux prier, retire-toi dans ton cellier, ou ton grenier : le mot grec désigne une pièce dédiée à la conservation ou au stockage de nourriture. Ce n'était pas n'importe qui, qui pouvait se permettre d'avoir un cellier ou un grenier ! La plupart des maisons ne comportaient qu'une seule pièce commune, pas possible de s'isoler ainsi, pas question de porte qu'on puisse fermer... Jésus lui-même, quand il voulait prier (ce qu'il faisait semble-t-il assez souvent sinon régulièrement), part simplement dans la nature un peu à l'écart. Encore une fois, nous voyons bien que ces mots ne pouvaient pas s'adresser aux foules rurales, galiléennes, qui s'intéressaient à lui et qui étaient censées l'avoir suivi sur cette montagne.
Et de même, quand on n'a rien de trop pour se nourrir, parfois ne mangeant pas tous les jours à sa faim, comme tous ces journaliers qui n'étaient jamais sûrs de toujours trouver du travail le lendemain (qu'on pense à la parabole dite des ouvriers de la onzième heure..., qu'on pense aussi au Notre Père "donne-nous notre pain de ce jour"), le jeûne volontaire n'a pas de sens ; il faut avoir une table ordinairement abondante pour que jeûner puisse signifier quelque chose. Jésus comme ses disciples ne pratiquaient pas ces jeûnes rituels, ils se le sont fait reprocher ; mais au-delà de la justification officielle qui en a été donnée (ils ne pouvaient pas jeûner tant qu'ils étaient avec "l'époux" Jésus...), le fait est surtout qu'ils n'avaient pas toujours de quoi manger, comme ce jour de shabbat où ils s'étaient mis à cueillir des épis de blé pour les mâcher...
En résumé : l'aumône et le jeûne, si nous en avons les moyens, sont certainement de bonnes choses pour apprendre à nous en passer, tandis que la prière, elle, reste essentielle pour tous. Ce qui est cependant commun à ces trois recommandations, c'est de les pratiquer "dans le secret", sans le faire savoir à qui que ce soit, et — cela nous est précisé pour l'aumône mais vaut aussi tant pour le jeûne que la prière — sans même le faire savoir à soi-même ! Le secret va donc jusque là. Le faire savoir aux autres, c'est juste pour se flatter soi-même, alimenter son orgueil ; mais pareillement, on peut aussi s'enorgueillir tout seul de ses actes, ne les faire que pour pouvoir se dire qu'on est quelqu'un de vraiment bien, sans même que personne d'autre que soit ne le sache.
Laissons donc tout cela à Dieu seul, lui seul peut savoir ce qu'il en est.
Agrandissement : Illustration 1
maintenant méfiez-vous de faire votre droiture
à la face des hommes pour être remarqués par eux !
sinon vous n'avez pas de salaire
auprès de votre père dans les cieux
aussi quand tu fais une aumône ne le claironne pas devant toi !
comme font les mécréants
dans les synagogues et dans les rues
afin d'être glorifiés par les hommes
amen ! je vous dis qu'ils ont touché leur salaire
mais toi en faisant une aumône
que ta gauche ne connaisse pas ce que fait ta droite
afin que ton aumône soit dans le secret
et ton père qui voit dans le secret te rendra
et quand vous priez ne soyez pas comme les mécréants !
qui aiment se tenir en prière
dans les synagogues et aux coins des rues
pour paraître devant les hommes
amen ! je vous dis qu'ils ont touché leur salaire
mais toi quand tu pries
entre dans ton cellier et ayant fermé ta porte
prie ton père qui est dans le secret
et ton père qui voit dans le secret te rendra
et quand vous jeûnez ne soyez pas sombres comme les mécréants !
en effet ils ravagent leur visage
pour faire paraître aux hommes qu'ils jeûnent
amen ! je vous dis qu'ils ont touché leur salaire
mais toi quand tu jeûnes
oins ta tête et lave ton visage
afin de ne pas faire paraître aux hommes que tu jeûnes
mais à ton père qui est dans le secret
et ton père qui voit dans le secret te rendra
(Matthieu 6, 1-6.16-18)