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Billet de blog 6 avril 2015

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Salut !

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Billet original : Salut !

Elles s'en vont vite, du sépulcre. Avec crainte et grande joie, elles courent annoncer à ses disciples. Et voici, Jésus les rencontre. Il dit : « Salut ! » Elles s'approchent, elles lui saisissent les pieds, et se prosternent devant lui.  Alors Jésus leur dit : « Ne craignez pas. Allez annoncer à mes frères qu'ils s'en aillent dans la Galilée : là, ils me verront. » 

Comme elles vont, voici : certains de la garde viennent dans la ville, ils annoncent aux grands prêtres tout ce qui est arrivé. Ceux-ci se rassemblent avec les anciens et tiennent conseil. Ils donnent suffisamment d'argent aux soldats,  en disant : « Dites : “Ses disciples, venus de nuit, l'ont volé, pendant que nous étions endormis.” Et si ceci était entendu par le gouverneur, nous le convaincrons nous-mêmes, et nous ferons que vous ne soyez pas inquiétés. » Ils prennent l'argent et font comme on leur a enseigné. Et cette parole s'est divulguée chez des Juifs jusqu'aujourd'hui…

Matthieu 28, 8-15

Comme chez Marc, les femmes, chez Matthieu, ont d'abord eu affaire à un ange qui les a chargées de dire aux disciples d'aller en Galilée pour y revoir Jésus. Et puis voilà, alors qu'elles sont justement en train de s'exécuter, Matthieu ajoute tout de suite cette apparition de Jésus lui-même, mais dans laquelle il se contente de redire exactement la même chose que l'ange ! Nous voici alors avec le même message en double exemplaire, lequel message de plus (aller en Galilée pour y voir Jésus) est nettement contradictoire avec la situation elle-même (il est là sous leurs yeux) ! Nous avons pour le moins l'impression d'une maladresse de composition de la part de Matthieu. Cependant, ce schéma où ce sont d'abord des anges qui apparaissent, puis juste après Jésus lui-même, nous le retrouvons aussi chez Jean, avec Marie-Madeleine ; elle aussi parle d'abord à deux anges, puis, se retournant, voit celui qu'elle prend pour le gardien (ou jardinier) ; mais chez Jean le récit coule naturellement, il n'y a pas contradiction, il n'y a pas répétition par Jésus des paroles des anges. Et puis, il y a encore un élément troublant qui rapproche les deux récits de Matthieu et Jean : ce sont les deux seuls passages, dans tous les évangiles, où Jésus parle des disciples en les nommant "ses frères".

En prenant en compte ces différents éléments, nous pouvons nous représenter à peu près ainsi la genèse du récit de Matthieu : il part d'abord d'un récit de base des synoptiques, dans lequel seuls un ou des anges apparaissent au tombeau, et où la "rencontre" avec Jésus se passe en Galilée. C'est là le récit de Marc, que nous avons vu samedi, chez lequel cette rencontre n'est même pas décrite, seulement annoncée. Matthieu, lui, par rapport à Marc, commence alors simplement par décrire cette rencontre. Mais il a ensuite connaissance du récit de Jean, dans lequel donc Jésus apparaît dès le jour même de la découverte du tombeau vide. C'est un élément qui donne un avantage certain à la communauté judéenne johannique sur les communautés issues des Galiléens, lesquelles sont en situation de concurrence peu amène en tant qu'héritières de Jésus. Matthieu ne peut pas ne pas réagir, et il insère alors, de la façon maladroite que nous venons de voir, cette première apparition aux femmes. Outre la maladresse, ce qui oblige pratiquement à considérer que c'est ainsi que les choses se sont passées, c'est cet emploi exceptionnel du mot "frères".

C'est la seule fois qu'on trouve cette expression, "mes frères", tant chez Jean que chez Matthieu (et dans tous les évangiles), dans la bouche de Jésus pour parler des disciples. Mais chez Jean son apparition n'est pas excessivement surprenante, elle est même dans le droit fil de la progression de son récit. Chez Jean (15, 15) en effet, Jésus a déjà déclaré aux disciples, dans son grand discours du jeudi soir, qu'il ne les considérait plus comme des serviteurs mais comme ses amis. Et la théologie de Jean considère que la venue de l'Esprit, qui va se produire le soir-même de l'apparition à Marie Madeleine, établit les disciples dans la même relation au Père que Jésus lui-même, les fait donc bien strictement ses frères. Jésus l'avait annoncé au cours du même discours du jeudi soir : des temps venaient où ce ne serait plus à Jésus que les disciples s'adresseraient mais directement au Père lui-même. Et là encore, dans sa conversation avec Marie Madeleine, il lui parle de sa montée vers "mon Père et votre Père". C'est là la théologie johannique, selon laquelle l'Esprit nous fait fils de Dieu comme Jésus. Mais il n'y a évidemment rien de tel chez Matthieu, pour qui Jésus est le Messie, le seul et l'unique, et chez lequel ce mot de "frères" est donc absolument incongru.

Nous voyons donc que la genèse des récits qui nous parlent de ce qui s'est passé après la mort de Jésus, est très complexe. Alors qu'on considère généralement que Matthieu ne connaissait pas le texte de l'évangile de Jean (ou d'une de ses versions intermédiaires), et que c'est vraisemblablement le cas pour ce qui est de l'ensemble du récit de Matthieu, quand on en arrive à la résurrection on ne peut plus raisonner de la même manière. Les récits de la résurrection ont certainement subi de nombreuses évolutions très tardives, où les uns et les autres (en réalité des continuateurs) se sont empruntés mutuellement des éléments, dans une sorte de concurrence au mieux-disant. Nous avions déjà parlé de la finale de Marc, présentant des éléments pris aux trois autres évangélistes. Ici, nous avons affaire à un ajout, pris à Jean seulement, et certainement moins tardif que la création de la finale de Marc, mais quand même non contemporain de la rédaction du reste de l'évangile de Matthieu. Au final, avec une lecture sans aucun à priori des quatre évangiles, nous pouvons avoir l'impression qu'il n'y a aucun doute, Jésus est bien apparu "en chair et en os", ou au moins visuellement, à un certain nombre de ses disciples : il y en a tant d'exemples fournis. En y regardant de plus près, cependant, on est en droit de se poser la question. Nous allons avoir toute la semaine pour l'approfondir.

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