S'il y avait un motif de désaccord entre Jésus et ses disciples, y compris les Douze, c'était le fait qu'il refusait d'être le Messie politique et militaire qu'ils attendaient. On le voit bien notamment quand Pierre (Matthieu 16, 23) refuse d'entendre la prédiction de Jésus concernant le destin qui l'attend, et que Jésus doit alors le traiter de "Satan" ! Et rien ne nous indique dans les évangiles que cela change par la suite ; même après la Résurrection, ils lui demandent encore : "est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ?" (Actes 1, 6)
S'il y a donc un motif, le plus vraisemblable, pour lequel un — ou plusieurs — des Douze va vouloir mettre Jésus face au sanhédrin, ce n'est vraiment pas pour des histoires d'argent, mais c'est plutôt pour le mettre au pied du mur, lui forcer la main en somme. Ils savent que le sanhédrin le cherche, ils ne savent peut-être pas que son intention est de le tuer, et ils se disent que, une fois entre leurs pattes, Jésus sera bien obligé de se décider, de produire devant eux un de ces "signes" (= miracles) dont il a le secret, ce qui amènera à ce qu'il soit enfin officiellement reconnu pour ce qu'il est, le Messie...
Prêter à Judas des motivations vénales n'est de fait pas compatible avec le remord qu'il manifeste ensuite : "j'ai livré un sang innocent". De quoi aurait-il cru Jésus coupable au moment où il s'engageait à le trahir ? Quant à croire qu'il ait été le seul à tremper dans ce complot de pieds nickelés, est-ce bien plausible ? On doit plutôt penser ici à une initiative prise à plusieurs — il est même bien possible qu'on doive particulièrement penser à Pierre, dans le rôle du meneur —, et par la suite, à des remords tellement difficiles à assumer, qu'on n'a pas eu le courage de rétablir la vérité, on a laissé le lampiste trinquer pour tous.
Quoi qu'il en soit, nous sommes ici invités à nous interroger sur notre propre rapport à Jésus : qui est-il pour nous ? Est-il, comme pour ses disciples de l'époque, le sauveur ? celui qui va nous diriger, qui va prendre la tête, qui va nous libérer, nous mener à la victoire, nous débarrasser de nos oppresseurs, bref, faire quoi que ce soit à notre place ? Deux mille ans plus tard, la question se pose toujours : de quel côté sommes-nous ? du côté de ceux qui trouvent qu'il en fait trop, qu'on entend trop parler de lui, et qui veulent l'éliminer, ou du côté de ceux qui trouvent qu'il n'en fait pas assez, et qui voudraient le forcer à en faire plus ?
Agrandissement : Illustration 1
Alors l'un des douze, le nommé Judas Iscariote,
va vers les grands prêtres.
Il dit :
« Que voulez-vous me donner ?
Et moi, je vous le livrerai. »
Ils lui pèsent trente pièces d'argent.
Dès lors, il cherchait une occasion pour le livrer.
Le premier jour des azymes,
les disciples s'approchent de Jésus en disant :
« Où veux-tu que nous te préparions,
pour manger la pâque ? »
Il dit :
« Allez à la ville chez untel, et dites-lui :
"Le Maître dit :
Mon temps est proche.
Chez toi je fais la pâque avec mes disciples." »
Les disciples font comme leur a indiqué Jésus,
et ils préparent la pâque.
Le soir venu,
il est à table avec les douze.
Tandis qu'ils mangent, il dit :
« Amen, je vous dis : un de vous me livrera. »
Fort attristés, ils commencent à lui dire, un chacun :
« N'est-ce pas moi, Seigneur ? »
Il répond et dit :
« Qui vient de plonger avec moi la main dans le plat,
celui-là me livrera.
Le fils de l'homme s'en va,
comme il est écrit de lui.
Mais malheureux cet homme-là
par qui le fils de l'homme est livré !
C'était mieux pour lui s'il n'était pas né,
cet homme-là ! »
Judas, qui le livre, répond et dit :
« N'est-ce pas moi, rabbi ? »
Il lui dit :
« Toi, tu l'as dit. »
(Matthieu 26, 14-25)