Je ne sais pas comment je réagirais s'il m'arrivait ce qui est arrivé ici à Simon et ses associés. Il est vrai qu'il y a peu de chance que cela se produise, mais quand même, qu'il se passe quelque chose d'en principe impossible, ou plus exactement de fortement improbable. Parce que c'est en fait de cela qu'il s'agit : s'ils avaient pêché un jour quelconque une telle quantité de poissons, ils se seraient seulement dit qu'ils avaient eu une sacrée chance, et ils n'auraient pas cherché plus loin, sauf peut-être à bien repérer l'emplacement où cela s'était produit, ou l'heure et la saison, ou toutes autres circonstances pour expliquer le phénomène, afin de pouvoir éventuellement en bénéficier de nouveau une autre fois. Mais là, parmi de telles circonstances, il y a ce fait que c'est cet homme, qu'ils ne connaissent ni d'Ève ni d'Adam, qui leur a dit de lancer leurs filets à cet endroit-là à ce moment-là...
Il n'y a alors là peut-être qu'une simple coïncidence ? mais eux ne le prennent pas comme ça. Ils ont la conviction, la certitude même, que c'est ce — comment s'appelle-t-il déjà ? ...Jésus ? — qui est dans le coup, c'est lui qui a manigancé ça, ou plus exactement c'est Dieu, c'est YHWH (mais on ne doit pas prononcer son nom), et lui, Jésus, ne peut être qu'un homme de Dieu, pour leur avoir transmis le tuyau. Je plaisante en la racontant comme ça, mais c'est parce que je commence à être un peu comme eux, à sentir cette présence du tout-autre, sa main, derrière cette histoire. Mais il n'empêche : cet "effroi" dont parle le texte ? cet effroi provoqué par le contraste entre la sainteté de l'un et le péché de l'autre ?
Une telle réaction de peur est relativement habituelle dans la relation de nombreuses "théophanies", mais correspond-elle nécessairement à la réalité de ce qu'en ont vécu les bénéficiaires ? à nouveau, il m'est difficile d'en juger, ne m'étant jamais trouvé dans de telles situations, du moins pas que je sache... je n'étais pas avec Moïse quand il a reçu les tables de la Torah au milieu du tonnerre et des éclairs, ni avec Jésus lors de sa transfiguration. Ce que je connais se rapproche plutôt de ce dont témoignent d'assez nombreuses personnes, y compris des athées (cf. le témoignage de André Comte-Sponville dans "L'Esprit de l'athéisme" ; voir aussi tous les cas rapportés par Michel Hulin dans "La mystique sauvage - Aux antipodes de l'esprit"), et qui font bien plus penser à l'expérience d'Élie dans la caverne, quand il s'attend à rencontrer Dieu d'abord dans un ouragan, puis dans un tremblement de terre, puis dans un feu, mais qui finalement ne se manifeste à lui que dans le "murmure d'un souffle léger" (1 Rois 19, 12).
Ce Dieu-là n'est alors plus du tout le Dieu terrible dont il faut craindre la fureur, ce qui est la base, je crois, de cette peur qui s'empare de Simon. Ce Dieu inspire toujours le respect, cependant, mais sans aucune appréhension, pas de stupeur ni de tremblements, pour cette simple raison qu'il n'est qu'amour. Je crois que cette image d'un Dieu dont la grandeur nous écraserait est une image d'enfance de l'humanité, qui lui attribue tous les événements qu'elle ne comprend pas, et les interprète alors comme des signes de sa satisfaction ou de sa colère selon les conséquences pour elle des dits événements. Mais j'avoue que j'ai du mal à imaginer qu'un tel Dieu soit compatible avec celui que je connais...
Par contre je suis certain qu'à la place de Simon et de ses associés, je ferais comme eux : tout laisser pour le suivre, ce "Jésus".
Agrandissement : Illustration 1
et il est arrivé que
comme la foule le pressait pour entendre la parole de Dieu
et que lui se tenait au bord du lac de Gennésareth
alors il vit deux barques arrêtées au bord du lac
et les pêcheurs en étaient descendus et nettoyaient les filets
aussi étant monté dans l'une des barques qui était à Simon
il lui demanda de s'écarter un peu de la terre
et s'étant assis il enseignait les foules depuis la barque
puis quand il cessa de parler il a dit à Simon
« éloigne-toi vers le grand fond
et lancez vos filets pour la pêche ! »
et répondant Simon a dit
« rabbi ! nous avons peiné toute la nuit
et nous n'avons rien pris
mais sur ta parole je lancerai les filets »
et l'ayant fait ils prirent une grande quantité de poissons
et leurs filets se déchiraient
et ils firent signe à leurs associés dans l'autre barque
qu'ils viennent et les aident
et ils vinrent et ils remplirent les deux barques
à tel point qu'elles s'enfonçaient
alors voyant cela Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant
« Seigneur ! éloigne-toi de moi
car je suis un homme de péché »
car un effroi l'étreignait ainsi que ceux avec lui
à cause de la pêche des poissons qu'ils avaient pris
et de même aussi Jacques et Jean fils de Zébédée
qui étaient associés à Simon
mais Jésus a dit à Simon
« ne crains pas ! à partir de maintenant
ce sont des hommes que tu prendras vivants »
et ayant ramené les barques à terre
ils laissèrent tout et le suivirent
(Luc 5, 1-11)