Nous avons deux versions de cette même histoire, celle-ci de Luc, et celle de Matthieu (22, 1-10). Dans les deux cas, il s'agit d'une personne qui donne un grand repas, mais tous les invités se désistent, si bien que finalement tout le monde et n'importe qui est convié au repas, en remplacement de ceux qui avaient été prévus initialement. Sur cette même trame commune, il y a cependant des différences importantes entre les deux récits, comme par exemple le fait que, chez Matthieu, la personne qui donne le repas est un roi, alors que ici chez Luc c'est simplement un "homme". Autre différence : chez Matthieu, après que la salle ait été remplie de convives, le roi y entre, et va en faire sortir au moins un des invités parce qu'il ne s'est pas mis sur son trente et un...
Mais la différence qui me frappe le plus est celle du comportement des invités initiaux. Chez Matthieu, ils ne se contentent pas de décliner l'invitation, ils ont de plus un comportement hostile envers les serviteurs qui leur sont envoyés, ils les saisissent, les insultent, les tuent : si on considère que le roi est Dieu, les serviteurs sont alors les prophètes successifs envoyés par Dieu à "son" peuple, les invités prévus, et le sort réservé aux serviteurs est celui qu'ont eu à subir plus ou moins tous les prophètes. Israël est un peuple à la nuque raide, qui écoute avec ses oreilles mais pas avec son cœur, et qui n'en fait qu'à sa tête, jusqu'à ce qu'il se fasse envahir par ses puissants voisins, voire se retrouve déporté en exil, à partir de quoi il se repent, YHWH a pitié de lui, et c'est reparti pour un tour...
Mais chez Luc, il n'y a rien de cette hostilité des invités vis-à-vis de l'unique serviteur (Jésus ?) qui leur est envoyé ; apparemment, il n'y a qu'une profonde indifférence, qui s'offre même la bonne conscience d'une extrême politesse : non ! tu comprends, je viens d'acquérir un champ, des bœufs, une femme, il est beaucoup plus important pour moi de les essayer que de te faire plaisir en répondant à ton invitation ! une autre fois, peut-être ? retente ta chance plus tard...! Luc apparaît alors extrêmement moderne : même si certainement déjà de son temps les préoccupations de tous étaient avant tout celles de leurs conditions de vie et de la satisfaction des sens, il n'était quand même pas question de manifester explicitement un tel désintérêt pour la religion...
On peut comprendre une telle attitude de la part de celles et ceux qui tirent le diable par la queue, comme on dit, rien que pour pouvoir survivre, à côté de celles et ceux qui se gavent à s'en péter la panse. Mais justement, ces invités initiaux, ils font partie de la seconde catégorie, ce sont les notables, les possédant, alors que ceux qui vont les remplacer pour le festin céleste, ce sont les autres, les pauvres, les estropiés, les aveugles, les boiteux ! Comment expliquer ce fait que, plus on possède, et donc plus on devrait avoir du loisir pour se poser les questions essentielles, les questions philosophiques sinon métaphysiques et même spirituelles, moins on s'en soucie ? Comment nos élites intellectuelles font-elles pour s'aveugler à ce point sur, ne serait-ce que la question de l'être : ils constatent qu'il y a quelque chose, un univers, et non pas rien, mais ils ne sont pas capables d'en conclure que l'être est donc éternel, ils croient vraiment qu'il est possible qu'il n'y ait d'abord rien eu, le néant complet, et puis qu'un jour il y ait eu quelque chose sortant du néant ? ils préfèrent croire au père Noël plutôt que d'acter au minimum la transcendance de l'être en soi...
La conclusion, chez Luc ("aucun de ceux qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner"), peut sembler sévère si on interprète ces premiers invités comme représentant Israël, comme dans la version matthéenne de cette histoire. Mais si on considère qu'il s'agit de ce genre de privilégiés qui ont tous les atouts en leur main pour pouvoir prendre part à ce repas spirituel, mais qui ne s'y intéressent pas, qui ne veulent pas s'y intéresser...? alors cette conclusion n'est qu'une simple constatation d'un état de fait ; puisqu'ils sont bouchés et ne veulent pas y changer quoi que ce soit, ma foi, on n'y peut rien.
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et ayant entendu cela
un des invités lui a dit
« heureux ! qui mangera du pain
dans le royaume de Dieu »
mais il lui a dit
« un homme faisait un grand dîner
et il avait invité beaucoup de monde
et il envoya son serviteur à l'heure du dîner
dire aux invités :
"venez ! car maintenant c'est prêt"
mais ils commencèrent tous en cœur à s'excuser
le premier lui a dit
"j'ai acheté un champ
et je dois sortir le voir
je t'en prie tiens-moi pour excusé !"
et un autre a dit
"j'ai acheté cinq paires de bœufs
et je vais les essayer
je t'en prie tiens-moi pour excusé !"
et un autre a dit
"j'ai marié femme
et pour cela je ne peux pas venir"
et étant revenu
le serviteur annonça tout cela à son seigneur
alors mis en colère
le maître de maison a dit à son serviteur
"sors vite sur les places et dans les rues de la ville !
et les pauvres et les estropiés et les aveugles et les boiteux
amène-les ici !"
puis le serviteur lui a dit
"seigneur ! ce que tu as commandé a été fait
et il y a encore de la place"
alors le seigneur a dit au serviteur
"sors dans les chemins et aux clôtures !
et oblige à venir !
afin que ma maison soit remplie
car je vous dis
aucun de ces hommes qui avaient été invités
ne goûtera de mon dîner" »
(Luc 14, 15-24)