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Billet de blog 6 janvier 2015

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Le clou du spectacle

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Billet original : Le clou du spectacle

En sortant, il voit une foule nombreuse. Il est remué jusqu'aux entrailles pour eux, parce qu'ils sont comme des brebis qui n'ont pas de berger. Il commence à les enseigner, beaucoup. 

Déjà l'heure devient nombreuse. Ses disciples s'approchent de lui et disent : « Le lieu est désert et déjà l'heure est nombreuse. Renvoie-les, qu'ils s'en aillent dans les champs et les villages des environs s'acheter de quoi manger. »  Il répond et leur dit : « Donnez-leur, vous, à manger. » Ils lui disent : « Nous nous en irions acheter deux cents deniers de pain et leur donner à manger ? » 

Il leur dit : « Combien de pains avez-vous ? Allez voir ! » Ils se renseignent et disent : « Cinq. Et deux poissons. » Il leur commande de les installer tous, par groupes et groupes, sur l'herbe verte. Ils s'allongent, rangées par rangées, de cent et de cinquante. 

Il prend les cinq pains et les deux poissons. Il lève le regard au ciel. Il bénit et partage les pains et donne aux disciples pour qu'ils les leur servent. Et les deux poissons, il les répartit entre tous. Ils mangent tous et se rassasient. Ils enlèvent les parts : plein douze couffins ! Et des poissons. Ceux qui ont mangé les pains étaient cinq mille hommes.

Marc 6, 34-44

C'est le deuxième épisode que nous propose la liturgie, cette semaine, comme étant emblématique de la manifestation (épiphanie) de Jésus. Il est vrai que la multiplication des pains, avec, demain, la marche sur les eaux, sont deux 'miracles' particulièrement importants dans ce qu'on pourrait appeler le cursus officiel de Jésus. Il n'en reste pas moins que ces deux épisodes sont les seuls, de toute cette semaine d'après l'épiphanie, qui se déroulent si tard dans le ministère. Quand tous les autres se situent dans les débuts, ces deux-là seraient plutôt la charnière centrale, le tournant. En effet, jusqu'à la multiplication des pains, la renommée de Jésus ne cesse de croitre à travers la Galilée, et, si cet épisode est le seul pour lequel on nous donne une estimation chiffrée de "la foule", c'est que, quelle que soit la réalité de ce chiffre, elle a marqué les esprits. Nous sommes bien ici à un sommet de la 'carrière' de Jésus en termes de popularité, mais c'est aussi le point de départ d'une rupture et d'un désenchantement, comme nous l'indique l'évangile de Jean (6, 66) : "De ce moment, beaucoup font marche arrière et cessent de le suivre".

Cette rupture est une initiative de Jésus lui-même. La multiplication des pains est le sommet de l'incompréhension et de l'ambiguïté. Quelle que soit la réalité de l'événement qui se déroule ce jour-là, les conséquences ouvrent les yeux de Jésus : "sachant qu'ils veulent se saisir de lui pour le faire roi, lui se retire dans la montagne, seul" (Jean 6, 15). C'est le divorce. Les choses vont trop loin, maintenant. Ces foules n'entendent que ce qu'elles veulent entendre, ne voient que ce qu'elles veulent voir. On les guérit, on leur donne à manger, la seule conclusion qu'elles en tirent c'est de s'emparer de la poule aux œufs d'or pour la mettre à leur service. "Vous me cherchez, non parce que vous avez vu les signes, mais parce que vous avez été rassasiés de pain" (Jean 6, 26) : ils ne comprennent pas que ces signes ne sont justement 'que' des signes, qu'il y a bien plus important derrière les avantages matériels et concrets qu'ils veulent seuls retenir, qu'il y a tout l'amour d'un Dieu Père de tous et de chacun. Non, cela, ils n'arrivent pas à l'entendre, à le comprendre. Et il faut se mettre un peu à leur place, aussi : puisque Jésus leur donne tout ça sur un plateau, pourquoi iraient-ils chercher plus loin ?

C'est donc l'évangile de Jean qui nous donne les clés essentielles pour comprendre ce tournant de la multiplication des pains. Les synoptiques sont nettement moins explicites, pour ne pas dire qu'ils sont passés complètement à côté de (ou pire, ont cherché à camoufler ?) cet aspect de l'épisode. On trouve cependant chez eux un certain nombre d'indices qu'à partir de ce moment Jésus rechigne à accomplir des 'signes'. Si nous suivons Marc, notamment, le plus ancien des trois, nous trouvons successivement à partir de la deuxième multiplication des pains : d'abord cette déclaration de principe "Pourquoi cet âge cherche-t-il un signe ? Amen, je vous dis : il ne sera pas donné à cet âge de signe !" (Marc 8, 12), puis la guérison d'un aveugle pour laquelle Jésus doit s'y reprendre à deux fois (8, 22-26 : il n'y a plus le 'goût'), et enfin la guérison de l'épileptique, qu'il effectue clairement à contre-cœur "Jusqu'à quand serai-je auprès de vous ? Jusqu'à quand devrai-je encore vous supporter ?" (9, 19) et qui est le tout dernier miracle... Indirectement, donc, les synoptiques nous confirment qu'il y a bien eu un changement d'optique et de perspectives de la part de Jésus. Les 'signes' qu'il lisait comme la preuve concrète d'un Royaume déjà là, étaient devenus plutôt des obstacles à sa manifestation réelle dans le cœur de chacun.

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