Il y a trois jours, nous avions vu que, selon l'évangéliste Jean, la théophanie (manifestation de Dieu) lors du baptême de Jésus — descente de l'Esprit sous forme d'une colombe et voix du ciel le désignant comme bien-aimé de Dieu — s'était vraisemblablement déroulée uniquement dans une "vision" du Baptiste, qu'il ne s'agissait pas d'un événement perçu par toutes les personnes présentes, comme peuvent le laisser penser les trois autres évangiles. Il faut cependant remarquer que ces trois autres évangiles n'affirment pas non plus explicitement que ç'ait été un fait visible et audible perçu par tous ; ils disent seulement que cela s'est produit, oubliant sans doute de préciser que ce n'était qu'une vision du Baptiste.
D'une manière générale, quand il y a ainsi divergences de présentations entre les différents évangélistes, la réalité la plus probable est celle qui fait le moins appel au merveilleux. C'est en effet la tendance naturelle des récits qui se transmettent, surtout de bouche à oreille mais même aussi par écrit, que de voir au fil des transmissions s'accroître l'extraordinaire, voire le surnaturel. Une vision prophétique, c'est déjà un fait suffisamment exceptionnel. Nous en resterons donc là sur cet épisode, c'est le Baptiste qui a "vu" que le baptême de Jésus avait été accompagné de cette descente de l'Esprit, et cette venue de l'Esprit sur lui signifiait évidemment qu'il n'était pas n'importe qui, qu'il était un de ces messiés, un de ces christifiés, un de ces oints de l'Esprit, un de ces fils bien-aimés de Dieu.
Que Jésus n'en ait eu absolument aucune conscience serait surprenant, même impossible, mais cela ne veut pas dire que d'un instant au suivant, de l'immédiat avant à l'immédiat après, tout se soit trouvé radicalement changé en lui. Il y aura certes un avant et un après, pour lui, dans son histoire : il se rappellera toujours de ce moment précis de sa vie, mais cela ne veut pas dire qu'il ait su immédiatement ce que cela allait changer dans sa vie ! cela, il allait avoir à le découvrir progressivement, faire comme absolument nous tous, discerner au fur et à mesure des événements à venir ce qu'il avait, lui, à faire, en fonction desdits événements. Il n'a pas eu là, aussitôt, un programme qui se soit affiché devant ses yeux, avec les étapes et l'aboutissement final. Non, rien de tout ça, c'est uniquement au fond de son cœur qu'il y avait une petite lumière qui y avait pris place, et qui aurait à croître pas à pas (le plus souvent de tous petits pas à peine discernables, exceptionnellement seulement quelque pas de géant...)
Ce que nous dit Matthieu aujourd'hui vient alors nous confirmer dans cette compréhension de la "théophanie" du baptême : c'est uniquement parce que le Baptiste a été arrêté et emprisonné par Hérode que Jésus a décidé de repartir dans sa Galilée natale, et apparemment, dans un premier temps, c'est même dans son village natal qu'il est retourné. En ceci, rien d'extraordinaire : il a perdu son mentor, son rabbi, le modèle qui lui avait fait quitter son enfance et sa vie toute tracée de charpentier comme son père, il revient à cette vie antérieure, il revient à ce qu'il connaît, c'est un réflexe, un instinct, ancestral qui le prend alors. Rien de glorieux en cela, rien d'extraordinaire, apparemment pas d'inspiration géniale, juste un comportement animal de base, retrouver un environnement où survivre un peu plus longtemps, un peu plus loin.
Et puis ensuite, quand même, un petit (ou peut-être grand ?) changement : il quitte Nazareth pour Capharnaüm. On ne nous dit pas pourquoi. La raison peut en être simplement que Pierre, André, et peut-être quelques autres, des premiers qui se sont attachés à lui lorsqu'ils étaient tous disciples du Baptiste, sont, eux, soit originaires soit installés à Capharnaüm. On sait en effet que ce que les évangiles nomment parfois "sa" maison — quand ils disent que Jésus rentre "à la maison" — est en fait la maison de Pierre. On peut alors aller même jusqu'à imaginer que ce sont eux qui l'ont fait sortir de son trou de Nazareth, qui l'ont obligé à ne pas rester là-haut à reprendre son métier de "charpentier" comme si de rien n'était, comme si il pouvait effacer ainsi d'un coup tout ce en quoi il avait cru en se faisant disciple du Baptiste, et aussi bien sûr cette venue de l'Esprit, dont il ne savait trop que faire, mais...
Voilà donc des circonstances extérieures à Jésus qui auront décidé de son destin ultérieur : l'arrestation du Baptiste (sans quoi il aurait peut-être fini sa vie dans son ombre...), et puis les amis, les premiers aficionados, qui l'ont empêché de s'enterrer de nouveau dans son patelin natal, en somme de faire un quasi-retour au sein maternel... On note qu'il reprend alors simplement le flambeau de son maître, il se met à prêcher exactement le même message que lui, mot pour mot : « Convertissez-vous ! car le royaume des cieux s'est approché » (cf. Matthieu 3, 2 : la phrase mise dans la bouche du Baptiste est exactement la même qu'ici en 4, 17) ! Et là encore, rien ne se serait passé de vraiment original, Jésus aurait simplement pris la suite, la place, du Baptiste emprisonné puis exécuté, prêchant simplement un royaume à venir, et non le royaume déjà là, au moins en partie, auquel la venue de l'Esprit l'avait pourtant initié...
Ce qui va finalement le faire basculer, le forcer à dépasser ce premier stade de simple imitation de son modèle, ce qui va le différencier fondamentalement de lui, la suite du texte ici nous le dit : non seulement il enseignait et proclamait, mais il s'est mis aussi à guérir, ou plus exactement des guérisons se sont mises à se produire par son intermédiaire. Et c'est aussi cette différence qui va le faire arriver à peu près inéluctablement à la croix : à partir de la première guérison toute la suite était prévisible, sauf à ce qu'il se renie lui-même, ce qu'il aurait d'ailleurs pu faire à tout moment ; il est bien sûr resté libre d'accepter, à tout moment, ces conséquences de cette venue de l'esprit en lui.
Agrandissement : Illustration 1
puis ayant entendu que Jean avait été livré
il se retira dans la Galilée
puis ayant quitté Nazareth il vint et demeura à Capharnaüm
au bord de la mer aux frontières de Zabulon et Nephtali
afin que soit accompli ce qui avait été annoncé par Isaïe le prophète
disant
"terre de Zabulon et terre de Nephtali
chemin de la mer au-delà du Jourdain
Galilée des nations
le peuple assis dans la ténèbre a vu une grande lumière
et ceux assis dans le pays et l'ombre de la mort
une lumière s'est levée sur eux"
dès lors Jésus commença à proclamer et dire
« convertissez-vous ! car le royaume des cieux s'est approché »
et marchant au bord de la mer de Galilée
il vit deux frères
Simon dit Pierre et André son frère
jetant un filet dans la mer car ils étaient pêcheurs
et il leur dit
« venez derrière moi ! et je vous ferai pêcheurs d'hommes »
et eux aussitôt ayant laissé les filets le suivirent
et ayant avancé il vit deux autres frères
Jacques de Zébédée et Jean son frère
dans la barque avec Zébédée leur père réparant leurs filets
il les appelle
et eux aussitôt ayant laissé la barque et leur père le suivirent
et il parcourait toute la Galilée
enseignant dans leurs synagogues
et proclamant la bonne nouvelle du royaume
et guérissant toute maladie et toute infirmité dans le peuple
et sa renommée sortit dans toute la Syrie
et on lui apportait tous les malheureux
souffrant de diverses maladies et tourments
possédés et épileptiques et paralytiques
et il les guérissait
et le suivaient de grandes foules
de la Galilée et de la Décapole et de Jérusalem et de la Judée
et d'au-delà du Jourdain
(Matthieu 4, 12-25)