On peut remarquer les conditions spartiates dans lesquelles ces douze sont envoyés. Ne pas emmener ni pain ni besace ni de monnaie : ils seront dépendants de la charité pour ce qui est de leur nourriture, à eux de savoir susciter l'hospitalité ; de même pour le gîte : pas de seconde tunique, pour les protéger du froid la nuit. Et pour la marche, de simples sandales. Matthieu, dans sa version parallèle de ce passage, semble même exclure les sandales. Et tant qu'on est dans la marche, Matthieu ne dit rien sur le bâton qui peut y aider, tandis que Luc, lui, l'exclut. Il est possible que nous ayons ici affaire à des instructions qui étaient suivies dans les tout premiers temps du christianisme, et pouvant légèrement varier d'une communauté à une autre.
Ceci n'en fait pas moins d'autant mieux ressortir ce qui est commun aux trois descriptions, l'objectif partagé, d'une économie de moyens la plus stricte possible, on se lance à l'aventure, au bon vouloir de la providence, s'en remettant aux personnes qu'on rencontrera, ce qu'indique encore le passage suivant : rester dans la première maison qui veut bien vous accueillir, signifie ne pas essayer d'en trouver une autre où la chère serait plus abondante ou la couche plus confortable ! autrement dit encore : accepter de bon cœur ce qui est offert, sans émettre, même intérieurement, de jugement sur le contenu effectif de cette offrande.
Il semble que pendant une première période du christianisme, les communautés envoyaient ainsi des missionnaires convertir, gagner à la cause, de nouveaux adeptes, mais aussi réveiller l'ardeur de celles et ceux qui, déjà convertis, pouvaient se laisser aller à tiédir sinon même se refroidir complètement. Paul, pour sa part, semblait suivre une règle légèrement différente, voyageant plutôt léger lui aussi, mais pour ce qui est de subvenir à ses besoins, exerçant son métier d'artisan du tissu, plus ou moins couturier et raccommodeur de toiles de tentes ou de voiles ; il s'en enorgueillit même, du fait qu'ainsi lui ne pèse pas sur les communautés qu'il fonde ou qui l'accueillent, ce qui est donc une logique un peu différente.
Mais tous se rejoignent — outre sur la simplicité de vie : manger avant tout pour se nourrir et non pour les plaisirs du palais, et de même pour tous les autres besoins —, tous se rejoignent donc sur un autre point commun, auquel on ne fait pas souvent attention, et notamment ici : ils sont envoyés "deux par deux", jamais seuls. On dira que c'est à cause des risques de mauvaises rencontres en chemin, mais non, ne serait-ce que parce que ne possédant rien, il ne constituaient pas des proies tentantes... Non, deux par deux, c'est pour avoir toujours le regard d'un autre sur ce qu'on fait, ne pas décider seul, pour ne pas se mettre à prendre la grosse tête, ne pas se prendre pour un chef, un maître, un gourou.
On peut regretter, on peut se demander, par quel glissement on en est arrivé à des communautés dirigées par des personnes seules, à ces hiérarchies où chaque niveau est dirigé par une personne seule (curé, évêque, pape). J'entends bien qu'ils sont à chaque fois entourés de structures, qu'ils ont des interlocuteurs, qui leur donnent leur avis, mais au final ils décident quand même seuls, ils peuvent en tout cas le faire. Mais il est vrai qu'on peut même déjà se demander pourquoi il y a de telles hiérarchies. Rien que ce groupe des douze, le premier objectif, la première raison pour laquelle il avait été fondé, disait Marc, était pour qu'ils soient avec Jésus, pour que lui-même ne soit pas seul...
Reste qu'on peut quand même admirer ces personnes qui partent ainsi à l'aventure, dans de telles conditions de dépendance de la providence, la confiance qu'il leur faut ; ce sont des conditions qu'on retrouve aussi dans le bouddhisme ou dans l'hindouisme, mais peut-être de moins en moins dans notre monde de plus en plus individualiste, où ce qui constitue notre humanité commune est de moins en moins considéré, valorisé, préservé comme un trésor, nous ravalant au rang d'objets, d'unités de consommation et de production ?
Agrandissement : Illustration 1
et il appelle à lui les douze
et il a commencé à les envoyer deux par deux
et il leur donnait autorité sur les esprits impurs
et il leur a prescrit de ne rien prendre pour le chemin
sinon seulement un bâton
pas de pain
ni de besace
ni de petite monnaie dans la ceinture
mais chaussés de sandales et
« n'endossez pas deux tuniques ! »
et il leur disait :
« en quelque maison que vous entriez
là restez jusqu'à ce que vous partiez de là !
et en quelque lieu qui ne vous reçoive pas ni ne vous entende
en partant de là secouez la poussière de dessous vos pieds
en témoignage contre eux »
et étant sortis
ils ont proclamé pour qu'on se convertisse
et ils expulsaient de nombreux démons
et ils oignaient d'huile de nombreux infirmes
et ils guérissaient
(Marc 6, 7-13)