Les hasards (?) du calendrier liturgique font que nous avions vu, il y a moins de deux semaines, la version selon Marc de ce même passage. Rappelons donc rapidement que, si la plupart des traductions françaises parlent de sauver ou perdre sa vie, le mot grec qu'elles traduisent par "vie" est "psyché", donc plus exactement "âme", qu'il s'agit donc de perdre ou sauver son "âme", mais que cela revient à peu près au même dans l'anthropologie biblique pour laquelle nous sommes inséparablement "âme et corps" , nous sommes des "âmes vivantes" ou des "corps animés". On pourrait alors traduire même "psyché" par "être" (ce que fait notamment André Chouraqui).
Il ne faut cependant pas comprendre ceci comme étant du masochisme, et non plus du nihilisme. C'est juste de prendre conscience de cette réalité : nous ne tenons pas notre être de nous-mêmes, nous ne sommes pas la source de notre propre être, nous l'avons reçu. Et c'est tout ; c'est tout ce dont il s'agit de vraiment se rendre compte. Tant que nous restons dans cette optique d'être notre propre source, optique qui est normale, qui est naturelle, mais qui n'est pas la réalité, nous sommes, nous restons, à côté de nos pompes, et notre mort signifiera alors, logiquement, imparablement, notre fin ; du moins la mort de notre conscience nous apparaîtra-t-elle comme notre disparition, notre retour au néant.
Telle est donc notre condition humaine. Nous sommes pourtant aussi comme des étincelles de Dieu, des étincelles du divin, mais justement nous ne sommes pas ce divin lui-même, nous ne sommes pas Dieu ; ce que nous sommes essentiellement vient de là, de lui (l'univers), d'elle (la nature), mais nous n'en sommes qu'une part, nous sommes toujours entre les deux, à cheval, à la fois autres que la source, mais en participant quand même. Et cette condition est alors nécessairement, à la fois source de tensions, mais aussi pleine de promesses et de joies surnaturelles, chaque fois que le divin en nous se manifeste à nous de manière plus forte, plus pleine.
Cependant, comme pour le phénomène de la vie, qui résulte d'un équilibre toujours instable, toujours proche de péricliter mais capable aussi de s'affiner et ainsi d'évoluer en s'approfondissant (c'est même là l'origine de l'évolution des espèces), de même pour la vie de notre conscience, il y a des croix à porter chaque jour tout au long de nos âges, des croix qui ne restent pas les mêmes, des croix inattendues parfois sinon toujours, des croix de plus en plus subtiles, ceci est tout autant inévitable, mais ne doit pas nous faire peur, car il y a aussi la force de cette présence divine en nous qui croît en parallèle, et nous donne les moyens nécessaires pour accomplir notre œuvre d'êtres humains, véritablement humains.
C'est une spécificité de cette version lucanienne de ce passage que d'avoir parlé de cette croix à porter "chaque jour". Marc comme Matthieu parlent seulement de "porter sa croix", ce qui tend à faire prendre le mot au sens très concret de la croix sur laquelle Jésus est mort, et pourrait nous lancer dans une "imitation" beaucoup trop au premier degré. Merci donc à Luc ici : oui, nous suivons le même chemin que Jésus, mais en esprit, et donc en vérité, de tout notre être, et non comme le feraient des singes ou des machines...
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il a dit aux disciples
« le fils de l'homme va beaucoup souffrir et être rejeté
par les anciens et les chefs des prêtres et les scribes
et être tué
et le troisième jour être réveillé »
puis il disait à tous
« si quelqu'un veut venir derrière moi
qu'il se renie lui-même !
et qu'il porte sa croix chaque jour !
et qu'il me suive !
car qui voudrait sauver son âme
la perdra
mais qui perdrait son âme à cause de moi,
celui-là la sauvera
car quel profit a un homme
à gagner le monde entier
s'il se perd lui-même
ou se fait sabrer ? »
(Luc 9, 22-25)