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Billet de blog 6 septembre 2024

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Rupture ou continuité ?

Au sujet d'un anti-judaïsme supposé des évangiles, et de Jésus lui-même...

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Voici une collection de petites péricopes avec comme point commun de souligner la radicalité de la rupture entre ce que Jésus propose et le judaïsme dont il est pourtant issu. Tout du long des évangiles, on peut constater une telle tension entre continuité et nouveauté, qu'on pense par exemple au "pas un iota, pas un accent" des Écritures qui ne seraient remis en cause, selon Matthieu, et pourtant d'autres passages comme celui-ci, que le même Matthieu (9, 14-17) a aussi, ainsi d'ailleurs que Marc (2, 18-22), semblent bien plaider pour la thèse inverse.

Il est vrai que ça commence doucement : beaucoup de Juifs pratiquaient des jeûnes fréquents (deux ou trois jours par semaine : ça n'est quand même pas rien !). Même si on peut se demander si ça concernait ceux qui ont un travail physique (ouvriers agricoles, artisans,...), les disciples de Jésus, eux, ont quitté leurs métiers pour le suivre, ils devraient donc pouvoir jeûner eux aussi. S'ils ne le font pas, c'est alors certainement parce qu'il ne leur demande pas de le faire, et donc très vraisemblablement que lui-même non plus ne s'y livre pas. On nous a bien parlé de son jeûne de quarante jours après son baptême et avant le début de son ministère, est-ce pour cela que, ensuite, il n'en éprouve plus le besoin ? quoi qu'il en soit, le fait est là, ni lui ni ses disciples ne pratiquent cette discipline.

Que penser de la justification qui en est donnée ? les "épousailles" font référence sans aucun doute aux noces de Dieu avec son peuple, autrement dit encore au thème du royaume ; la présence de Jésus serait donc équivalente à la présence du royaume, mais le royaume n'est pas censé cesser une fois qu'il aura été inauguré : l'allusion au fait que l'époux sera enlevé anticipe évidemment sur sa passion et sa mort, mais sa résurrection est censée, elle, signifier de nouveau sa présence, même y compris après son "départ au ciel", son "ascension", il reste pourtant présent aussi sur terre, en sorte qu'il ne semble pas du tout évident que les disciples devront effectivement se mettre un jour au jeûne eux aussi...

Mais les petites paraboles qui suivent sont encore plus explicites : on ne va pas découper un morceau de l'enseignement de Jésus pour s'efforcer de rapiécer l'ancien enseignement, autrement dit le judaïsme. Luc dit ici que cette pièce ainsi artificiellement rapportée "jurerait", ne s'harmoniserait pas, avec le vieil habit ; Marc et Matthieu, eux, disent qu'elle ne ferait qu'aggraver l'état de la déchirure qu'on chercherait ainsi à cacher... bref, que quand un vêtement est usé, on ne peut le rapiécer qu'avec du tissu aussi vieux que lui, pas avec du tissu neuf, ce qui correspond effectivement à la réalité. Par contre, chez Marc et Matthieu, le morceau qui sert au rapiéçage est pris dans un coupon de tissu brut, il n'y a que Luc qui imagine qu'on le découpe directement dans le vêtement neuf, ce qui donc, en plus de ne régler en rien l'usure du vieux, endommage de plus le nouveau !

Le vin nouveau dans les vieilles outres vient alors renforcer cette idée d'incompatibilité radicale entre ce qu'on pourrait appeler la nouveauté Jésus et l'ancienne religion, et pour couronner le tout, Luc seul ajoute la petite pique de son cru sur ces amateurs du vieux vin qui seront forcément incapables de s'adapter au nouveau, trop habitués qu'ils sont au goût de celui qu'ils ont toujours connu. L'image ne fonctionne que moyennement pour nous qui considérons que les vins ont tendance à s'améliorer en vieillissant (du moins les vins de qualité et ce jusqu'à un certain stade de vieillissement), mais ce n'était pas le cas en ces contrées à cette époque, le vin ne pouvait pas se conserver plus que d'une année à l'autre, en sorte qu'il y avait un moment où il fallait choisir entre un vin vieux et déclinant ou un nouveau encore bien vert...

Cette sorte de radicalité de choix à faire qui nous est présentée ici est-elle alors une condamnation sans équivoque et définitive du judaïsme ? personnellement je ne le crois pas, et en tout cas pas au profit du christianisme, parce que je ne crois pas que Jésus ait jamais voulu créer une nouvelle religion. Ce à quoi il invitait, et invite toujours d'ailleurs, c'est à une démarche qui sache, justement, aller au-delà de toute religion. Les religions sont sans doute des nécessités, mais elles ne sont que des moyens pour un but qui les dépasse, et c'est ce but seul qui importe, non les religions, quelle que soit celle à laquelle on se rattache éventuellement.

Illustration 1

    et on lui a dit :
« Les disciples de Jean jeûnent fréquemment
    et font des supplications
de même aussi ceux des pharisiens
mais les tiens mangent et boivent »
    et Jésus leur a dit
« les compagnons des épousailles
    tant que l'époux est avec eux
vous ne pouvez pas les faire jeûner
    mais viendront aussi des jours
    où l'époux leur sera enlevé
alors ils jeûneront en ces jours-là »
    
    et il leur disait aussi une parabole
« personne n'ajoute à un vêtement vieux
    un rapiéçage découpé dans un vêtement neuf
sinon et le neuf est déchiré
et le rapiéçage pris du neuf
    ne s'accordera pas avec le vieux
    
personne ne met du vin nouveau
    dans de vieilles outres
sinon le vin nouveau fera éclater les outres
    et lui sera répandu
    et les outres seront fichues
mais du vin nouveau c'est dans des outres neuves
    qu'on doit le mettre
    
mais personne qui a bu du vieux
    ne veut du nouveau car il dit
"c'est le vieux qui est bon" »

(Luc 5, 33-39)

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