À trois reprises, dans ce passage, nous avons : "qui (...ne fais pas ceci...) ne peut pas être mon disciple". Trois préceptes, adressés aux foules, donc à tout le monde, concernant la condition de disciple de Jésus. Le mot que nous traduisons par "disciple", signifie en hébreu "celui qui suit", celui qui veut prendre le même chemin, celui qui marche à la suite du modèle qu'il s'est choisi. Et effectivement, ces trois préceptes, Jésus les a bien lui-même pratiqués, vécus ; il n'était pas du genre à dire de faire ce que lui-même n'était pas capable de faire.
Entre le deuxième et le troisième de ces préceptes, figurent deux petites paraboles dont l'objectif est de mettre les points sur les "i" : ce n'est pas la peine de prétendre suivre ce chemin proposé si on ne se sent pas capable de se conformer à ces trois préceptes. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas s'y essayer quand même, bien au contraire, il n'y a qu'en pratiquant qu'on saura ce qu'il en est, et puis on peut apprendre aussi, ne pas être capable dès le début de tout observer, et encore moins à la perfection, mais le proverbe le dit bien : c'est en forgeant... Non, je ne crois pas que ces deux paraboles soient là pour nous déconseiller de prendre ce chemin, mais plutôt pour nous mettre en garde de croire jamais qu'on s'y conformerait à la perfection, nous dire que c'est une voie dans laquelle nous pourrons toujours faire mieux.
Le premier de ces préceptes est formulé de façon très sémitique par Luc, qui parle de "haïr" tous les membres de sa famille ; Matthieu, dans sa version à lui (10, 37), reste plus mesuré, parlant de ne pas les aimer plus que Jésus, et derrière Jésus, on peut bien sûr comprendre de ne pas les aimer plus que Dieu. Il s'agit donc d'apprendre à se détacher de ces liens familiaux, les liens du clan, mais on pourrait ajouter aussi les liens sociaux, les liens de nos amis, en fait tous les liens humains, et ce, dans la mesure où de tels liens peuvent être une manière de nous cacher, de ne pas nous assumer nous-même en tant que personne, unique, absolument unique, avec des capacités et une vocation que je suis absolument le seul à pouvoir remplir.
Ce précepte était peut-être plus difficile à entendre à l'époque de Jésus que de nos jours dans nos sociétés "modernes", où c'est peut-être au contraire l'individualisme qui est devenu une norme, mais dans un sens extrême inverse, qui ne vaut en fait pas mieux. Car cette exigence d'apprendre à s'assumer soi-même de manière parfaitement autonome, ne signifie pas, au contraire, de se laver les mains de toute responsabilité de solidarité ! Il n'est pas question de se décharger de ses vieux parents devenus impotents, ni de quitter femme (ou mari) et enfants au prétexte de s'apercevoir un peu tard qu'on ne serait pas fait pour le mariage... Et d'une manière générale, il ne s'agit pas de se désolidariser de l'ensemble de l'espèce humaine. C'est ce que signifie le deuxième précepte : porter sa croix.
C'est ce qu'a fait Jésus, en portant littéralement sa croix, c'était par solidarité avec son peuple, par solidarité avec toute l'espèce humaine. Une fois qu'on en est là, le troisième précepte semblera peut-être relativement anodin : renoncer à ses biens. Si on s'est déjà bien impliqué dans la solidarité, ces possessions matérielles nous seront vraisemblablement déjà secondaires, de moindre importance. Mais on peut aussi s'engager dans la solidarité avec l'esprit d'être ainsi reconnu, de se donner une image publique de personne bien, un rôle qui nous valorise auprès de la société, ce qui est aussi une forme de "bien", et vient en contradiction avec le premier précepte, de savoir nous détacher de ce que les autres attendent indûment de nous...
Mission impossible, alors ? il y a quand même un point commun entre les trois préceptes : s'en remettre à Dieu.
Agrandissement : Illustration 1
et des foules nombreuses faisaient route avec lui
alors s'étant retourné il leur a dit
« si quelqu'un vient à moi et ne hait pas
son père et sa mère
et sa femme et ses enfants
et ses frères et ses sœurs
et même encore sa propre vie
il ne peut pas être mon disciple
quiconque ne porte pas sa propre croix
et ne vient pas derrière moi
ne peut pas être mon disciple
car qui d'entre vous voulant construire une tour
s'étant d'abord assis
ne calcule-t-il pas le coût
s'il a pour terminer ?
de peur qu'en ayant posé la fondation
et ne pouvant pas achever
tous ceux qui verraient
ne commencent à se moquer de lui en disant
"cet homme a commencé à construire
et il n'a pas pu achever !"
ou bien quel roi
sur le point d'entrer en guerre avec un autre roi
s'étant d'abord assis
pour examiner s'il est capable avec dix mille ?
d'affronter qui vient vers lui avec vingt mille
et sinon tant qu'il est encore loin de lui
il envoie une ambassade
et demande pour la paix
ainsi donc pour tous parmi vous
qui ne dit pas adieu à tous ses biens
ne peut pas être mon disciple »
(Luc 14, 25-33)