Il fut remué jusqu'aux entrailles : cette expression revient souvent dans les évangiles au sujet de Jésus, elle décrit en général ce qui se produit en lui et qui va entraîner une guérison "miraculeuse". Ce n'est pas par la raison que se produisent ces faits hors du commun, et ce n'est même pas par les bons sentiments et les bonnes intentions : ce ne sont ni la tête ni le cœur qui interviennent dans ces cas-là, ou en tout cas ils n'y suffiraient pas. Non, il faut que ce soient les entrailles, les viscères, c'est quelque chose de plus fort que lui, on ne peut même pas dire que c'est encore vraiment lui : cela s'empare de lui, et, dès ce moment, il n'en est plus maître, il ne peut plus que s'incliner et laisser faire ce qui veut se produire à ce moment-là. La guérison.
Ici, pas de guérison, apparemment, bien que Matthieu comme Luc, dans leurs versions parallèles, les mentionnent (Matthieu 14, 14 : "il guérit leurs infirmes" ; Luc 9, 11 : "ceux qui ont besoin de guérison, il les rétablit"). Mais, si on se rapporte à la seconde multiplication de pains que relatent Matthieu comme Marc, il peut y avoir la crainte que des personnes tombent dans les pommes (par hypoglycémie) sur le chemin de retour chez elles... et quoi qu'il en soit, la plupart de ces signes qui se produisent, que ce soit des guérisons ou d'autres sortes (on peut penser aussi à la tempête apaisée), sont liés à un tel chamboulement des entrailles pour les autres. C'est de la compassion, mais une compassion qui le prend tout entier et qui le dépasse, qui lui vient d'ailleurs, en quelque sorte.
Le problème cependant, avec ces "miracles", c'est qu'ils ont une tendance extraordinairement forte à infantiliser ceux qui en bénéficient. Dans le contexte du judaïsme de l'époque, qui n'attend son salut que de la survenue d'un être providentiel ("le" messie) qui résoudra tous ses problèmes à sa place, comment tous ces gens pourraient-ils ne pas se sentir confirmés dans une telle perspective ? aussi ne peut-on qu'adhérer aux conséquences que seul l'évangile de Jean (6, 15) nous révèle en toute clarté : à la suite de cette multiplication de pains, les gens veulent s'emparer de force de Jésus pour le faire reconnaître comme roi ; oui, pour eux, il n'y a plus aucun doute, il est bien ce messie que tous attendent. Les synoptiques font tout pour gommer cette fin "en queue de poisson", Matthieu et Marc mentionnant seulement que Jésus doit "obliger" les disciples à repartir en barque sans lui.
Mais tous sont d'accord qu'ensuite Jésus se retire seul. Cette solitude est exceptionnelle ; on la trouve bien sûr pour les quarante jours de jeûne dans le désert, puis le lendemain de la journée inaugurale à Capharnaüm (celle où sont censées s'être produites les premières guérisons), ici à la multiplication des pains, et enfin à Gethsémani : ce sont à chaque fois des tournants. Ici, à la "multiplication" de pains, ce qu'il se passe avec ces gens qui ont failli s'emparer de lui, c'est qu'il est obligé de réaliser pleinement ce dont il se doutait déjà et redoutait, c'est cette infantilisation de ceux qui bénéficient de ces signes : c'est une impasse, ce n'est pas à cette dépendance qu'il veut appeler les personnes, au contraire justement, comme l'explique en long en large et en travers l'évangile de Jean, et tout ça ne peut alors que mal se finir.
Mais que peut-il y faire ? vraisemblablement : se blinder, essayer de se défendre contre ces mouvements qui s'emparent de lui malgré lui en somme. Bien que ce soit comme plus fort que lui, il le faut, puisque c'est finalement néfaste pour les gens eux-mêmes... On ne trouve cependant guère d'indices en ce sens dans les évangiles, mais il y en a quand même au moins un, même partiel, pour la guérison de l'épileptique après la transfiguration, où il commence par fulminer "jusques à quand aurai-je à vous supporter encore ?..." qui semble s'adresser autant aux disciples qu'au père du malade, et la guérison qui finalement se produit surtout parce que la foule qui était à l'écart est en train de se ramener, comme si Jésus voulait la fuir de nouveau.
On peut penser que c'est la transmission de l'histoire de Jésus au travers de la tradition orale d'abord, puis écrite, qui a fait tout son possible pour masquer un tel changement d'attitude au cours de son ministère, d'abord assez naïf en fait sur les conséquences de ces guérisons surnaturelles (même s'il essayait de mettre en garde les bénéficiaires sur le fait qu'ils ne devaient pas s'en arrêter là, à profiter desdites guérisons sans voir plus loin que le bout de leur nez...), avant de devoir constater et comprendre que, au fond, il ne pouvait pas en être autrement : intrinsèquement, il serait exceptionnel que de telles guérisons débouchent sur la seule libération qui importe vraiment, la libération spirituelle.
Agrandissement : Illustration 1
et étant sorti il vit une grande foule
et il fut remué jusqu'aux entrailles pour eux
parce qu'ils étaient comme un troupeau n'ayant pas de berger
et il commença à les enseigner beaucoup
puis l'heure étant déjà devenue nombreuse
s'étant approchés de lui ses disciples disaient
« le lieu est désert et l'heure est déjà nombreuse
renvoie-les
afin qu'ils s'en aillent dans la campagne autour et les villages
qu'ils puissent s'acheter de quoi manger »
mais répondant il leur a dit
« vous ! donnez-leur à manger »
alors ils lui disent
« nous nous en irions acheter du pain pour deux cents deniers
pour leur donner à manger ? »
et il leur dit
« combien avez-vous de pains ?
allez voir ! »
et l'ayant su ils disent
« cinq ! et deux poissons »
alors il leur commanda de tous les faire s'installer
groupes par groupes sur l'herbe verte
et ils s'allongèrent carrés par carrés
de cent et de cinquante
et ayant pris les cinq pains et les deux poissons
ayant levé les yeux au ciel
il a béni et rompu les pains
et il donnait aux disciples
pour qu'ils les leur servent
et les deux poissons il les a partagés entre tous
et tous mangèrent et furent rassasiés
et ils ramassèrent les morceaux
douze panières pleines ainsi que des poissons
et ceux qui avaient mangé les pains
étaient cinq mille hommes
(Marc 6, 34-44)