Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1432 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 février 2015

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Foules crampons

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Billet original : Foules crampons

Les apôtres se rassemblent auprès de Jésus. Ils lui annoncent tout ce qu'ils ont fait, tout ce qu'ils ont enseigné.  Il leur dit : « Venez, vous autres, à part, dans un lieu désert, et reposez-vous un peu. » Car les allants et venants sont nombreux : même pas un instant pour manger ! 

Ils s'en vont dans la barque vers un lieu désert, à part. Ils les voient s'en aller, et beaucoup devinent : à pied, de toutes les villes, ils accourent là, et arrivent avant eux. En sortant, il voit une foule nombreuse. Il est remué jusqu'aux entrailles pour eux, parce qu'ils sont comme des brebis qui n'ont pas de berger. Il commence à les enseigner, beaucoup.

Marc 6, 30-34

Voici nos douze qui reviennent de leur mission. On peut supposer que s'ils reviennent, c'est parce qu'ils ont, en quelque sorte, épuisé leurs batteries. Il ne nous a pas été indiqué de limites spatiales ni temporelles, à cette mission, ce qui correspond assez bien au cadre des premiers chrétiens, les prophètes itinérants de la source Q. Le champ de la mission est immense, même limité à la seule Galilée ! Il y a nécessairement alternance de périodes d'élan, et de périodes où il faut faire retour sur soi, se ressourcer, en revenant "auprès de Jésus". On fait alors un bon débriefing, on raconte "tout ce qu'on a fait, tout ce qu'on a dit" — enfin, du moins ce qui nous marqués —, et on attend de lui qu'il nous donne une nouvelle énergie pour repartir, qu'il nous aide à discerner ce qui est important dans ce qui a été vécu, et ce qui l'est moins et dont on peut éventuellement s'abstenir à l'avenir. N'est-ce pas ainsi que ça se passe aussi dans notre vie spirituelle ? comme un va-et-vient, un tricotage, entre notre extériorité et notre intériorité, entre la vie dans le monde et la vie dans l'Esprit, jusqu'à ce que les deux n'en fassent plus qu'une.

Sauf qu'ici, on peut douter que les douze aient réellement pu s'exprimer, raconter, dans ce contexte où "les allants et venants sont nombreux" au point de n'avoir "même pas un instant pour manger". Comment pourraient-ils parler sérieusement de ce qu'ils ont fait et dit, comment Jésus pourrait-il les écouter aussi avec l'attention voulue, s'ils sont à ce point accaparés par la foule ? C'est dans le calme et le silence, dans le recueillement et la solitude, que sourd la source qui nous régénère. Pour nous, bien sûr, il ne s'agit pas tant de se réfugier auprès d'un maître physique, en chair et en os, même si cela peut faire partie de notre chemin jusqu'à un certain point. C'est notre vie spirituelle à nous, elle ne peut que nous être propre à chacun, absolument personnelle. Le vrai maître est toujours en nous, et c'est à lui que doit nous amener quelque tradition que ce soit que nous suivions. C'est donc bien aux pieds de ce maître là que nous venons régulièrement nous ressourcer. C'est aussi, en réalité, aux pieds de celui-là que Jésus voudrait amener les douze, en les emmenant "dans un lieu désert". Dans l'immédiat, le but est certainement de fuir cette foule qui les assaille, mais à terme, c'est au désert intérieur qu'il les appelle, au face-à-face seul avec le Père, ce à quoi ils seront finalement acculés, bien forcé, quand il mourra...

Ils partent donc en barque, pour ce lieu désert, à part. Ils partent en barque, c'est-à-dire au-dessus des eaux de la mort, tant il est vrai que rien ne peut commencer en nous de cette aventure tant que nous sommes dépendants de cette menace — ou que nous considérons comme telle —, tant que nous tenons par-dessus tout à notre petite personne, comme si elle était le commencement et la fin de l'univers. La vie spirituelle est cela : puiser dans la vie universelle et éternelle, au-delà ou au-dessus de notre vie individuelle et mortelle. Puis irriguer cette vie et ce monde mortels de leur source immortelle, jusqu'à ce que les deux ne fassent plus qu'un, jusqu'à ce que le multiple ne soit plus antinomique du un, que la distinction ne soit pas exclusive de l'union mais au contraire finisse par apparaître comme sa condition. Incarnation et résurrection, incarnation et rédemption, tout ensemble intimement liées, voilà les vraies dimensions de la vie spirituelle. C'est pour cela que Jésus a été manifesté, c'est à cela qu'il s'est efforcé d'initier tout du long de son ministère, tant les foules que plus particulièrement ce groupe symbolique des douze. C'est ici le sens profond de ce déplacement sur les eaux vers un lieu désert.

Sont-ce les douze qui ne sont pas prêts ? Sont-ce réellement le monde et les foules qui les empêchent d'y accéder ? ces foules qui auraient réussi ce tour de force à aller plus vite en faisant le tour des berges du lac, à pied, que eux en coupant tout droit vers leur destination, en bateau ? En tout cas, voilà, cette foule est bien là quand ils veulent débarquer. C'est râpé pour cette fois-ci. Ceci nous arrive aussi, parfois le monde vient frapper à notre porte alors que nous aurions tant besoin de rejoindre le désert intérieur. Et les douze doivent bien être en train de maugréer intérieurement, de maudire ces foules qui ne leur permettent pas de profiter de leur rabbi pour eux seuls. Ou bien au contraire, tout imbus des pouvoirs qui s'étaient manifestés par leur intermédiaire au cours de la mission, ils ne voyaient pas du tout l'intérêt de cette retraite vers laquelle Jésus voulait les entraîner, et ils ne sont que soulagés d'y échapper, de trouver à s'affairer, renouer avec le sentiment de leur importance, redevenir indispensables à la bonne marche du monde ? L'une et l'autre possibilités contrastent en tout cas avec celle de Jésus qui, lui, suit seulement alors ce que lui disent ses "entrailles", sa compassion. Voilà certainement en de tels cas notre meilleur guide, même si on sait où cela l'a mené, lui...

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.