Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

1432 Billets

0 Édition

Billet de blog 7 mars 2015

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Affaires patrimoniales

Anon (avatar)

Anon

alias Xavier Martin-Prével.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Billet original : Affaires patrimoniales

Il dit : « Un homme avait deux fils.  Le plus jeune des deux dit au père : "Père, donne-moi la part de patrimoine qui me revient." Il leur distribue le bien. Après pas beaucoup de jours, le plus jeune fils rassemble tout et part vers un pays lointain. Et là, il disperse son patrimoine en vivant dans la prodigalité. 

« Quand il a tout dépensé, survient une forte famine sur ce pays-là. Et lui, commence à manquer. Il va s'attacher à l'un des citoyens de ce pays-là qui l'expédie dans ses champs paître des cochons. Il désirait remplir son ventre des caroubes que mangeaient les cochons et personne ne lui donnait.  Il rentre en lui-même et dit : "Tant de salariés de mon père ont des pains en surplus, et moi, ici, de famine je suis perdu ! Je me lève et j'irai vers mon père et je lui dirai : "Père, j'ai péché envers le ciel et à ta face.  Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils. Fais-moi comme à un de tes salariés." 

« Il se lève et vient vers son père. Il est encore éloigné, à grande distance, son père le voit : il est remué jusqu'aux entrailles. Il court se jeter à son cou, et le baise longuement.  Le fils lui dit : "Père, j'ai péché envers le ciel et à ta face. Je ne suis plus digne d'être appelé ton fils..."  Le père dit à ses serviteurs : "Vite, apportez une robe longue, la plus belle, et vêtez-le ! Donnez un anneau à sa main et des chaussures aux pieds. Apportez le veau gras, sacrifiez-le, mangeons et festoyons : mon fils que voilà était mort et il revit, il était perdu et il est trouvé !" Ils commencent à festoyer. 

« Son fils, l'aîné, était au champ ; et comme, en revenant, il approche de la maison, il entend symphonie et chœurs. Il appelle à lui un des garçons et s'enquiert : "Qu'est-ce que ça peut être ?" Il lui dit : "Ton frère est venu. Ton père a sacrifié le veau gras, parce qu'il l'a recouvré en bonne santé." Il se met en colère et ne veut pas entrer. Son père sort et le supplie.  Il répond et dit à son père : "Voilà tant d'années que je te sers, et jamais je ne suis passé à côté d'un commandement de toi, et à moi, jamais tu n'as donné un chevreau pour qu'avec mes amis je festoie ! Et ton fils que voilà, qui a dévoré ton bien avec des prostituées, quand il revient, tu sacrifies pour lui le veau gras !"  Il lui dit : "Enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. Mais il fallait festoyer et se réjouir parce que ton frère que voilà était mort, et il vit, perdu, et il est trouvé !" »

Luc 15, 11-32

Dans le cadre du carême, cette autre parabole très célèbre nous est proposée évidemment pour nous inciter à faire comme le fils cadet lorsqu'il s'est retrouvé à mourir de faim : "rentrer en nous-même". Le raisonnement qu'il se tient alors peut nous sembler pour le moins mélangé : ce qui le motive en premier est clairement la faim, le besoin, le dénuement. C'est une démarche très utilitaire à la base. On peut se demander alors dans quelle mesure l'aveu de sa faute à l'égard de son père est sincère ou partiellement calculé pour lui faire avaler la couleuvre de son retour, venant mendier une embauche comme salarié. Dans ce raisonnement qu'il se tient en lui-même, il ne s'avoue effectivement pas avoir fauté — ce n'est pas à lui-même qu'il s'adresse le reproche —, mais il envisage seulement d'en tenir le discours à l'égard de son père. Tout ce raisonnement est encadré par le statut des salariés de son père, qu'il envie initialement, et qu'il se fixe comme objectif d'obtenir pour lui. Il ne semble donc pas qu'il regretterait d'avoir demandé sa part d'héritage, mais plus certainement de l'avoir dilapidée, et son honnêteté est au moins celle-là : de ne pas prétendre faire comme s'il ne s'était rien passé pour retrouver sa place de fils de la maison, mais juste d'obtenir un petit coup de piston, un petit passe-droit pour se faire embaucher par son père.

En comparaison de tout ceci, l'aîné semble évidemment celui qui est toujours resté dans les clous. Non seulement ce n'est pas lui qui aurait osé commettre cette indélicatesse d'une violence inouïe — réclamer sa part d'héritage, qui est comme un meurtre du père par anticipation —, mais encore il lui a toujours obéi sans jamais rien demander pour lui, sans jamais en attendre la moindre récompense, du moins sans oser l'exprimer. Avec nos connaissances modernes en psychologie, nous avons envie de dire que c'est cet aîné qui avait un problème, que ce n'est pas normal qu'un fils reste ainsi soumis à son père, qu'il n'est pas devenu adulte. Sauf que de telles conceptions sont très récentes. Le modèle patriarcal de la famille a perduré jusqu'il n'y a pas si longtemps (surtout à l'égard des filles, il est vrai), mais en tout cas à l'époque de Jésus, personne n'aurait trouvé à redire au comportement de l'aîné vis-à-vis de son père, et nous pouvons être certains que cette parabole scandalisait !

Jésus, ou Luc puisqu'il est le seul à nous rapporter cette parabole, auraient-ils été en avance de deux millénaires ? une telle conclusion serait excessive, et fortuite. Derrière ces figures du fils cadet et du fils aîné, c'est bien plus généralement tout le thème de qui sera sauvé qui est évoqué : les "pharisiens" et ceux qui observent minutieusement tous les "commandements", ou les "pécheurs", ceux qui sont considérés par les premiers comme "perdus" ? La parabole ne reproche pourtant pas ce respect des commandements, puisqu'au contraire le père dit à l'aîné : "toi, tu es toujours avec moi". Mais elle invite à aller plus loin. Elle rejoint deux autres paraboles que Luc vient de rapporter juste avant, celles de la brebis perdue (15, 3-7) et de la drachme perdue (15, 8-10) : pas plus le berger ne souhaite que les quatre-vingt-dix-neuf brebis restées dans le troupeau n'aillent se perdre à leur tour, pas plus la femme ne souhaite perdre les neuf drachmes qui lui étaient restées... Ce n'est pas parce que le Père se réjouit quand celui "qui était perdu est trouvé" qu'il souhaite que celui qui n'est pas perdu le fasse. On comprend bien le point de vue du Père, mais c'est le point de vue du Père, et pour l'aîné, pour tous ceux qui sont toujours restés réglos, on comprend aussi que la pilule puisse avoir du mal à passer.

Ne balayons pas ceci d'un revers de mains. En réalité, cette attitude demandée à l'aîné est presque aussi difficile que l'amour des ennemis. Dans les deux cas, il faut arriver à adopter un point de vue similaire à celui du Père, alors que nous ne sommes pas Lui et ne le serons jamais. Concrètement, cela suppose d'arriver à entrer dans l'attitude des serviteurs de cette autre parabole (Luc 17, 7-10) : "Nous ne sommes que des serviteurs inutiles, nous n'avons fait que ce que nous devions faire !" Si nous ne parvenons pas jusque là, alors nous ne comprenons pas non plus ce que dit Paul (Galates 3, 10.13) quand il parle de la "malédiction de la Loi". Nous en avons déjà parlé, la Loi n'est que la base de l'aventure spirituelle, le socle minimal pour une histoire toute autre, où nous nous découvrons enfants de Dieu, très concrètement, très charnellement ; où nous comprenons que tout n'est que don, en sorte que nous ne pouvons que nous réjouir si d'autres semblent bénéficier de grâces spéciales. C'est comme encore dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Matthieu 20, 1-16) : la prodigalité de Dieu est en réalité telle que personne n'est lésé quand tous reçoivent la vie éternelle... C'est là que se trouve le fils aîné, sur ce seuil, et la parabole se garde bien de se prononcer s'il le franchira lui aussi ou pas.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.