Pourquoi jeûner ? Si c'est juste pour "faire pénitence", c'est du masochisme, dans le même ordre d'idées que tous les autres supplices qui pouvaient être à la mode, et que certains encore s'infligent, qui partent du constat que "je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas", pour reprendre une formule de Paul, et on s'imagine alors qu'on pourra extirper cette tendance au mal, qui fait effectivement partie de nous, par de tels artifices. Il y a là une confusion extrême entre le physiologique et le psychologique, et dont le seul fruit avéré est qu'on renforce son orgueil, on y enfle son égo, alors que c'est exactement l'inverse qu'il faut faire, abandonner ce moi boursoufflé, pour s'en remettre en toute confiance à cela qui nous dépasse infiniment tout en étant notre être même.
On voit donc que les arguments qui nous sont donnés dans ce passage, sur les raisons pour lesquelles les disciples de Jésus, contrairement à ceux de Jean le Baptiste et des pharisiens, ne s'astreignent pas à cette discipline du jeûne, sont à côté de la plaque. Ce n'est pas parce qu'ils ont l'époux avec eux, ce n'est pas parce que c'est la noce et la fête, ce n'est pas parce que dans un tel contexte il n'est pas question de s'affliger : jeûner n'est pas à prendre comme une pénitence, bien loin de là. Sans compter qu'affirmer que l'époux leur serait enlevé un jour est aussi tout-à-fait contestable : c'est peut-être vrai pour certains, mais pas pour tous, comme le dit la finale de l'évangile de Jean, où ce dernier est dit demeurer dans la présence du ressuscité, quand Pierre a encore du chemin à faire.
Alors pourquoi jeûner ? eh bien, ne serait-ce que par curiosité, pour commencer. La curiosité de se découvrir soi-même, d'apprendre à mieux se connaître, et ici plus particulièrement retrouver quel est le sens profond, l'utilité, de se nourrir. Nouveaux-nés, c'est une évidence, on mange et boit uniquement pour se nourrir, et c'est à cela, et seulement à cela, que devrait se consacrer notre activité de manger et boire. Mais est venu s'y mêler, au cours de notre développement, de notre croissance, la question du goût. Le goût qui, initialement, ne devrait nous servir qu'à déceler ce qui pourrait nous être néfaste, ce qui pourrait nous empoisonner, mais qui finit par prendre la précédence sur l'objectif essentiel : le plaisir du goût finit par supplanter en nous le besoin nutritif.
Jeûner va alors nous permettre de rétablir cet ordre des priorités, redécouvrir, par l'expérience, que c'est la satisfaction de nos besoins alimentaires qui est plus importante que celle de nos papilles. La durée du jeûne peut alors varier selon chaque personne, c'est à chacun de le sentir. Cela peut être de sauter un seul repas, ou toute une journée, et éventuellement à recommencer en une autre occasion ; l'essentiel est de porter attention, en rompant le jeûne, à cette qualité nutritive de l'alimentation, sentir comme elle nous fait du bien physiquement, physiologiquement, énergétiquement, et que c'est en cela, et cela seul, qu'elle a du goût, du vrai goût, et non le goût des épices, aromates, sucre, sel, etc.
Mais jeûner peut aller aussi plus loin. Cette clarté de notre esprit qui se fait ainsi sur ce domaine précis de ce qui est nutritif et non pas seulement gustatif, cette clarté donc peut s'étendre en nous à de nombreux autres domaines, simplement en prolongeant le jeûne, car il y a alors une sorte d'épuration de notre organisme qui se produit, laquelle épuration physiologique entraîne aussi une clarification psychologique et spirituelle. Le jeûne de quarante jours que Jésus est censé avoir effectué avant de commencer son ministère a été pratiqué par d'autres au cours des âges, et semble constituer comme une limite à ne pas dépasser, et à condition d'être en bonne santé. Mais dans tous les cas, ce n'est pas non plus une compétition, il faut que ce soit un besoin que nous éprouvions, sinon c'est à nouveau l'orgueil qui mène le jeu, ce qui est l'inverse de l'objectif poursuivi...
Agrandissement : Illustration 1
alors s'approchent de lui
les disciples de Jean disant
« pourquoi est-ce que
nous et les pharisiens nous jeûnons
mais que tes disciples ne jeûnent pas ? »
et Jésus leur a dit
« ils ne peuvent pas s'affliger
les témoins des épousailles
aussi longtemps que l'époux est avec eux
mais que viennent des jours
où l'époux leur aura été enlevé
et alors ils jeûneront »
(Matthieu 9, 14-15)