Il y a plusieurs passages de la torah qui affirment qu'il faut plus d'un seul témoin pour établir la validité d'un témoignage. Ceci concerne en premier lieu tout contexte juridique, et cela ne signifie pas que le témoignage d'une seule personne soit forcément erroné : j'ai tout-à-fait le droit de croire une personne seule sur parole ! mais si quelqu'un, par exemple, accuse quelqu'un d'autre de quoi que ce soit, il lui faut pouvoir fournir au moins un autre témoin que lui-même de la véracité de ce qu'il avance. Et ceci suppose évidemment qu'en outre il ne se trouve pas d'autres témoins encore, lesquels témoigneraient du contraire de ce qui est avancé. Tout ceci nous semble quand même relativement évident, dans le domaine juridique, mais aussi pour nous de nos jours dans le domaine scientifique, où on ne se contentera pas de l'affirmation d'un seul pour considérer comme fermement établie son assertion.
Mais évidemment, cela ne signifie pas non plus pour autant qu'une telle assertion soit automatiquement erronée. Et quoi qu'il en soit, quand Jésus affirme ici qu'il est "la lumière du monde", et que des détracteurs lui font remarquer qu'étant seul à l'affirmer, ils ne se sentent aucune obligation à le croire, lui fait alors appel à ce qui sera appelé par la suite sa double nature, humaine et divine, soutenant donc que ce n'est pas seulement lui, l'homme, sa nature humaine, Jésus, qui en atteste, mais que c'est aussi celui qu'il appelle le Père, autrement dit en fait dans le langage de cet évangile de Jean, Dieu, sa nature divine. Et on remarquera à quel point le raisonnement ici établit, ou implique sans aucune échappatoire possible, la duplicité de ces deux personnes : le "je" humain et le "je" divin. Contrairement à ce que beaucoup de chrétiens s'imaginent et se représentent spontanément, il n'y a aucun mélange entre les deux.
C'en est même au point qu'on pourrait presque se demander si Jésus ne ravale pas le Père au rang d'un être humain, quand il invoque la règle que "le témoignage de deux hommes" est valide, et qu'il énumère alors ces deux hommes comme étant d'une part lui-même ("moi") et ensuite "le Père". On n'exagérera quand même pas ici, le Père est évidemment bien plus qu'un être humain, et son témoignage vaut donc a fortiori bien plus aussi que celui d'un être humain. Mais à nouveau voit-on à quel point Jésus lui-même ne se confond pas avec Dieu, ne se prend pas pour lui, ils sont deux, distincts, pouvant chacun attester de la véracité de l'affirmation qu'il a faite d'être la lumière du monde. Et qu'on ne vienne pas dire que ces deux, ce sont le Père, d'une part, et d'autre part le "Fils", la deuxième personne de la Trinité, à laquelle l'homme Jésus s'identifierait ici, car en ce cas ce n'est pas de deux témoins qu'il devrait parler, mais de trois, avec l'Esprit...
Rétro-projeter ainsi la théologie développée ultérieurement serait forcer le texte, une telle théologie ne figure pas dans cet évangile de Jean (pas plus que dans les synoptiques bien sûr). Ce dont il est question tout du long est ce thème des deux natures, humaine et divine, parfaitement distinctes l'une de l'autre, et pourtant unies sans l'ombre d'une dissension. C'est sur ce dernier point que nous pouvons nous interroger pour notre propre compte, car, s'il y a certainement en nous comme en lui ces deux mêmes natures, l'humaine et la divine, peut-être (euphémisme) que chez nous, elles ne sont pas encore autant unies qu'elles ont pu l'être en lui ? quoique, même ceci pourrait être questionné, je veux dire pour ce qui le concerne lui : cette union lui a-t-elle été donnée dès le départ, comme si cela lui avait été inné, ou n'a-t-il pas eu à y travailler lui aussi, comme nous avons tous à le faire ?
De ce dernier point de vue, je m'interroge volontiers pour ma part s'il est bien crédible que l'homme en lui ait pu affirmer être "la lumière du monde" ? comment aurait-il pu asserter une telle proposition sans qu'il y ait là le moindre soupçon infime d'orgueil ? Je n'affirme pas non plus formellement que cela soit impossible, je me pose seulement la question...
Agrandissement : Illustration 1
puis de nouveau Jésus leur a parlé en disant
« moi je suis la lumière du monde
qui me suit ne marchera pas dans la ténèbre
mais aura la lumière de la vie »
alors les pharisiens lui dirent
« toi tu témoignes pour toi-même
ton témoignage n'est pas valide »
Jésus a répondu et leur a dit
« même si moi je témoigne pour moi-même
mon témoignage est valide
parce que je sais d'où je suis venu et où je vais
mais vous vous ne savez ni d'où je viens ni où je vais
vous c'est selon la chair que vous jugez
moi je ne juge personne
et si cependant moi je juge
mon jugement est valide parce que je ne suis pas seul
mais il y a moi et celui qui m'a envoyé
et c'est dans votre propre torah qu'il a été écrit
que le témoignage de deux hommes est valide
moi je suis témoin pour moi-même
et le Père qui m'a envoyé témoigne aussi pour moi »
alors ils lui disaient
« il est où ton père ? »
Jésus répondit
« vous n'avez connu ni moi ni mon Père
si vous m'aviez connu
vous auriez connu mon Père aussi »
ces mots il les a prononcés dans la salle du trésor
en enseignant dans le temple
et personne ne l'a arrêté
parce que son heure n'était pas encore venue
(Jean 8, 12-20)