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Billet de blog 7 mai 2014

Ils ont dit... (4)

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sa mère, Marie

C'était un bon petit, pourtant. Il ne faut pas le juger sur ces dernières années. Avant ça, il était normal, comme tout le monde, plutôt intelligent même, mais pas fier pour autant. Ça, non, c'est seulement après qu'il nous a quittés, qu'il s'est mis en tête qu'il avait une mission, et toutes ces choses que vous savez. Tout ça, je suis sûre que c'est de la faute de ce Jean, oui, vous vous rappelez bien, là, celui qui baptisait ou quelque chose comme ça, du côté du Jourdain. D'abord il était juste allé le voir, simple curiosité il nous avait dit, c'était pas très longtemps après le décès de son père. Il est vite revenu et il a repris sa place à l'atelier, rien à dire. C'est qu'on avait besoin de lui, l'aîné, pour diriger ! Mais il a remis ça quelques mois plus tard, et puis de plus en plus souvent. Et finalement il n'est plus revenu. Il a bien fallu que Jacques, mon deuxième, son cadet, prenne sa place. On ne pouvait pas se permettre d'attendre que monsieur se manifeste, avec mes trois autres fils et mes trois filles, sans compter les gendres, les brus et les petits-enfants.

Qu'est-ce que nous étions heureux, pourtant, avec Joseph, quand il est né. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Notre premier, un garçon ! J'aimais tellement Joseph, fort, courageux au travail, et si pieux ! Je n'aurais pas pu aimer un de ces hommes, comme il y en a tant dans notre Galilée, qui se laissent séduire par les cultures étrangères, cette influence grecque qui pénètre notre pays au carrefour des nations. Non, nous, nous sommes des pharisiens, adeptes de la fidélité à la Loi, de la fidélité au Dieu de nos pères qui nous a envoyé Moïse pour nous donner ses commandements, chemin de vie. Alors j'étais tellement heureuse de donner à Joseph notre premier-né. C'était le signe que l'Éternel bénissait notre union, qu'il agréait notre foi. Oui, le Seigneur faisait pour nous des merveilles, béni soit son Nom !

C'était un enfant tellement vivant ! Et pas détraqué, pour autant, juste heureux de vivre, et responsable en même temps. Son rire était comme un ruisseau au printemps, clair, rafraîchissant, une onde de pureté qui faisait pénétrer la lumière dans les cœurs engourdis. Oh ! il était bien capable de nous jouer des tours pendables, avec ses garnements de copains. Les enfants ont toujours une imagination débordante, heureusement, mais il ne pensait jamais à mal. C'étaient leurs jeux qui les emmenaient sans qu'ils y pensent où ils n'auraient pas dû. Comme cette fois où, en jouant aux zélotes et aux romains, ils ont été trouvés piétinant un champs de blé et s'en sont fait chasser piteusement ! Il a compris son erreur (avec l'aide de son postérieur), et n'a plus jamais recommencé ! Mais on pouvait toujours compter sur lui pour ses frères et sœurs. Toujours gentil avec eux, et patient, et prévenant, veillant à ce qu'il ne leur arrive rien de dangereux. C'était comme un devoir sacré, pour lui. Et eux, ils l'adoraient. Bien sûr, ils en abusaient, et il se laissait faire, mais jusqu'à un certain point seulement, après quoi il les laissait se débrouiller...

Il aimait beaucoup aider Joseph, aussi. Il était fier que son père compte sur lui. Il prenait très au sérieux les tâches qu'il lui confiait ! Ramasser les copeaux, aux débuts, balayer l'atelier. Lui passer des outils, tenir des pièces pour l'assemblage. Et puis, peu à peu, l'apprentissage, observer les gestes, s'essayer sur des pièces de rebut. En fait, il apprenait très vite, il entrait rapidement dans le sens de ce qu'il y avait à faire, c'étaient juste ses forces d'enfant qui le freinaient dans ses progrès. Mais il était patient. Exactement comme pour l'enseignement qu'il a reçu à la synagogue.

C'est notre rabbi Syméon, qui s'est occupé de lui. Il avait vu qu'il s'intéressait vraiment. Il faut dire qu'à quatre ans, il connaissait déjà par cœur son Shema Israël, et ce n'était pas mécanique, il le disait avec application, de tout son cœur. Alors Syméon nous a dit que ce serait bien qu'il vienne apprendre à lire et étudier les Écritures. Nous avons accepté, évidemment. C'est nous, au contraire, qui étions honorés, et lui, Jésus, il ne demandait que ça. C'est comme ça que ça a commencé. Il a appris à lire, et puis à écrire, et à comprendre ce qu'il lisait. Je me rappelle la première fois qu'il a fait la lecture à l'assemblée, pour le sabbat. Je ne le voyais pas, bien sûr, depuis le fond, avec les femmes, mais justement, on est beaucoup plus sensible comme ça à la qualité de la voix. Je peux vous dire qu'elle était parfaitement claire. Forcément, elle ne pouvait pas porter autant que celle d'un homme mûr, mais elle ne défaillait pas, ne montrait pas d'hésitation. Elle découlait, on aurait dit comme tout naturellement, pour nous dérouler le chemin devant nos pas. Pas comme certains, dont on a l'impression qu'ils ont peur du sens de ce qu'ils prononcent, et qu'ils préfèreraient que nous ne comprenions pas, parce que sinon ça les obligerait à comprendre, eux aussi.

Oui, nous avions de quoi être fiers de notre grand ! Il a appris les bonnes façons de réfléchir, de discuter, d'argumenter, et comment on peut déduire et trancher pour les cas de conscience qui se posent et qui ne sont pas dans les textes, toutes ces choses que nos rabbis pharisiens savent si bien faire. Non, il n'était quand même pas n'importe qui ! D'ailleurs, à partir du moment où il a été adulte, c'était bien souvent à lui que revenait de faire la lecture du sabbat, et aussi, et surtout, son commentaire. Que de fois, l'après-midi, Joseph m'a confié son émotion que ce soit son fils qui l'ait aidé à mieux connaître sa religion ? Quand on a vécu ça, vous savez, on peut vraiment dire merci à Dieu. Et pourtant...

Mais pourquoi ça ne lui a pas suffi ? Ce Jean... un fils de prêtre qui part dans le désert et vitupère contre les prêtres, on peut comprendre. C'est vrai qu'ils exagèrent, les sadducéens, qu'il a souvent bon dos leur ancêtre Lévi, une bonne excuse dont ils ont tendance à profiter et abuser. Mais ces histoires de fin des temps, de messie, de restauration du royaume, je vais vous dire, ça ce sont aussi de sacrés prétextes pour tous ces bons à rien qui font les fanfarons dans leurs "armées de l'ombre", soit-disant pour lutter contre les romains, mais en fait, c'est surtout aux juifs qui ne leur reviennent pas, qu'ils s'en prennent. Bon, mais c'est pas ça qu'il cherchait mon Jésus, lui qui a toujours eu horreur de la violence.

Non, je crois que c'est l'orgueil qui s'est emparé de lui. C'est souvent comme ça avec ceux qui sont trop intelligents, même si ça ne se voyait pas tant qu'il a été avec nous, encore qu'il était devenu bien silencieux depuis qu'il était homme. Si ce n'est pas de l'orgueil, ça, de remettre en cause les lois que nous a données Moïse, de décider tout seul de ce qu'on peut faire le jour du sabbat, sans que ce soit nulle part dans nos écrits, de s'opposer à tout le monde ? Et tout ça, ce serait Dieu lui-même qui le lui aurait dit ? Il se prenait pour un prophète, mais il y a longtemps que l'Éternel ne nous a plus envoyé de prophètes. Et pourquoi pas le Messie lui-même ? J'espère qu'il n'est jamais allé jusque là, même si c'est ce que prétendaient tous ces gens qui le suivaient. N'empêche, ce n'était plus lui, ce n'était plus notre Jésus, il était possédé. On en a discuté, à la maison, dans les débuts. J'ai dit à Jacques qu'on ne pouvait pas le laisser continuer comme ça, qu'il fallait le ramener, mais on n'y est pas arrivés, les autres étaient déjà trop nombreux, ils ne nous ont pas laissés l'approcher.

Et voilà ! C'était obligé que ça finisse comme ça. Pensez donc, après le scandale qu'il a fait dans le Temple, comme s'ils pouvaient laisser passer ça. Avec toute son intelligence, il était bien naïf s'il s'imaginait s'en sortir autrement. Mon petit ! Mon pauvre petit ! Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ? Comme ils se sont acharnés ! Tu n'a même pas résisté une demi journée sur la croix, tu étais solide pourtant, comme ton père, et après même pas six heures, tellement ils t'avaient déjà massacré, avant même de te suspendre. Juste avant de mourir, tu as tenu à dire que tu leur pardonnais malgré tout. Ça, au moins, c'est bien toi, je t'ai retrouvé, là. Comme un rayon de soleil perçant le ciel noir, un sourire a traversé mes larmes. Nous nous sommes regardés avec ton ami Jean, le seul qui ait pu rester jusqu'au bout, le prêtre de Jérusalem, et j'ai vu qu'il était ému, lui aussi. Il m'a invitée à demeurer chez lui, pour le sabbat.

Source : dieu qui se cache (3) : Ils ont dit...

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