Par rapport à la version de Marc (7, 24-30) de cette même histoire, Matthieu insiste nettement sur le refus initial de Jésus de répondre à la demande de cette Cananéenne, une païenne... Chez Marc, il n'est en effet pas question de cette affirmation "je n'ai été envoyé qu'au troupeau perdu, la maison d'Israël". Matthieu (10, 6) avait été aussi le seul, lors de l'envoi des douze en mission, à leur donner cette même instruction, de ne s'adresser ni aux païens ni aux Samaritains mais d'aller seulement "vers le troupeau perdu, la maison d'Israël". Cela semble une caractéristique de Matthieu, d'insister sur le fait que Jésus considérait que son rôle ne concernait au premier chef que son peuple, que ses coreligionnaires, Israël.
Ici, il est d'autant plus remarquable que cette déclaration soit adressée aux disciples eux-même, et non à la Cananéenne. Chez Marc, les disciples, bien que présents, n'interviennent pas, tout l'échange ne se passe qu'entre Jésus et la femme. En faisant intervenir les disciples, qui jouent en quelque sorte les tentateurs "écoute, elle nous casse les oreilles, donne-lui ce qu'elle demande pour qu'on en soit débarrassés", Matthieu renforce considérablement l'impact de ce refus catégorique de Jésus d'intervenir. On a vraiment affaire à un Jésus tête à claques, qui ignore d'abord la femme avec une grossièreté ahurissante ("pas un mot" : propre à Matthieu encore), puis qui, même devant elle, ne parle qu'aux disciples, pour finir seulement par se laisser attendrir par l'humilité incroyable dont elle sait faire preuve, en acceptant cette place de "chien" à laquelle il l'a ravalée...
Dans les premiers temps de son développement, le christianisme a assez vite compris qu'il n'y aurait pas d'avenir pour lui s'il se cantonnait à ne vouloir faire des adeptes qu'au sein du judaïsme. Il a été assez rapidement clair que très peu de Juifs pouvaient adhérer à cette image d'un Messie qui avait radicalement échoué dans le rôle qui était attendu de lui ! C'est pourquoi, sous l'impulsion notamment de Paul (mais Paul n'avait pas connu Jésus de son vivant, il n'a agi qu'au nom d'une supposée révélation mystique), ils se sont très tôt tournés vers les païens, et on peut non sans raisons se demander dans quelle mesure ce choix était fidèle ou non à l'esprit de celui au nom duquel il était censé se faire.
Qui, alors, de Marc et Matthieu, est le plus fidèle à ce qui a pu réellement se passer avec cette Cananéenne ? Est-ce Marc qui a gommé ces aspects presque choquants d'un Jésus petit jeu, petit bras, provincial presque, avec son Dieu tribal, ou a-t-il été effectivement aussi court d'esprit, quasi bas du plafond, que nous le montre Matthieu ? Au risque de choquer, j'ai personnellement tendance à penser que Matthieu n'a pas inventé ces détails qui peuvent nous surprendre, nous, au vingt et unième siècle, avec l'idée qui peut nous sembler évidente d'un christianisme à portée universelle. Je dirais simplement pour appuyer ma position, que je ne vois pas quel était l'intérêt pour Matthieu d'inventer de telles précisions.
Mais il n'en reste pas moins que Jésus a fini par céder, par "craquer", il a accepté d'apprendre d'une païenne qu'il se trompait lui-même, qu'il faisait erreur, que c'est elle qui avait raison, que elle aussi, toute païenne qu'elle ait pu être, avait bien droit à la tendresse miséricordieuse de Dieu, sans condition. Et puis, il y a par ailleurs suffisamment d'autres passages des évangiles, qui témoignent de ce que Jésus ait pu évoluer par la suite, notamment tous ceux où il est question des païens qui précéderont les Juifs dans le Royaume, pour qu'on ne puisse pas penser que cet élargissement à l'universel n'ait été qu'une invention pure et simple des seuls premiers chrétiens, contre la volonté de leur maître...
Agrandissement : Illustration 1
et étant sorti de là
Jésus se retira vers la région de Tyr et Sidon
et voici qu'une femme cananéenne
était sortie de ce territoire
et criait en disant
« aie pitié de moi Seigneur fils de David !
ma fille est méchamment possédée par un démon »
mais il ne lui a pas répondu un mot
alors s'étant approchés
ses disciples l'imploraient en disant
« libère-la ! parce qu'elle crie sur nous »
mais répondant il a dit
« je n'ai été envoyé
qu'au troupeau perdu
la maison d'Israël »
alors elle vint et elle se prosternait devant lui en disant
« Seigneur ! viens à mon secours ! »
mais répondant il a dit
« il n'est pas bien de prendre le pain des enfants
et de le jeter aux chiots »
mais elle dit
« oui Seigneur !
mais justement les chiots mangent des miettes
qui tombent de la table de leurs maîtres »
alors répondant Jésus lui a dit
« ô femme ! qu'elle est grande ta foi !
qu'il en soit pour toi comme tu veux ! »
et sa fille fut guérie dès ce moment-là
(Matthieu 15, 21-28)