Billet original : À la porte
Il leur dit : « Qui parmi vous a un ami, et va vers lui en milieu de nuit pour lui dire : "Ami, avance-moi trois pains. C'est qu'un ami à moi en chemin est arrivé chez moi, et je n'ai rien à lui servir." Et lui, du dedans, répond et dit : "Ne me tracasse pas : déjà la porte est fermée, et nous sommes au lit, mes enfants et moi. Je ne peux me lever pour te donner." Je vous dis : même s'il ne se lève pas pour lui donner du fait qu'il est son ami, eh bien ! du fait de son sans-gêne, il se dressera pour lui donner ce dont il a besoin.
« Et moi je vous dis : Demandez, et il vous sera donné. Cherchez, et vous trouverez. Toquez, et il vous sera ouvert. Car tout demandeur reçoit. Qui cherche trouve. À qui toque il sera ouvert.
« Quel père parmi vous, à qui son fils demandera un poisson, au lieu de poisson, lui remettra un serpent ? Ou encore, il demandera un œuf, est-ce qu'il lui remettra un scorpion ? Si donc vous – mauvais que vous êtes ! – vous savez donner des dons qui soient bons à vos enfants, combien plus le père, du ciel, donnera l'Esprit saint à ceux qui lui demandent ! »
Luc 11, 5-13
La parabole de "l'ami insistant" auprès de son voisin est propre à Luc, tout comme celle de "la veuve insistante" auprès du juge inique (18, 1-8). Bien sûr, autant on dira que la veuve a raison de se battre, puisqu'elle est victime d'une injustice, autant notre homme du jour (ou plutôt de la nuit) fait preuve d'un manque d'égards total vis-à-vis de son pauvre voisin, qui n'a vraiment pas de chance d'habiter à côté de lui. Mais ce n'est pas un exemple de la manière dont nous devons nous comporter dans la vie de tous les jours que veut nous donner Luc, ce sont des idées sur Dieu qu'il veut déboulonner pour nous. Eh quoi ! n'est-il pas vrai que nous nous faisons tous plus ou moins de telles représentations sur Dieu ? que nous devrions l'approcher en respectant un minimum de savoir-vivre à son égard ? ou si nous avons le sentiment que la vie est injuste envers nous, qu'il ne saurait pourtant être question de le lui reprocher ? Tout ceci est vrai, et pourtant Luc nous invite à ne pas nous y laisser arrêter. Nous avons tous les droits, avec Dieu.
Ceci ne veut pas dire que ce que nous avons à lui reprocher soit juste, ou que ce que nous voulons lui demander soit justifié ; mais que nous avons le droit de l'exprimer — il ne s'en fâchera pas ni ne s'en offusquera —, et même le devoir de le faire. Il est fortement conseillé de demander à Dieu les choses les plus extravagantes qui nous passent par la tête, si elles nous semblent importantes pour nous. Il est fortement recommandé de l'agonir de toutes les récriminations et griefs que nous accumulons contre lui jour après jour ou lors de gros coups durs. Faites-le, vous verrez : vous ne gagnerez sans doute pas la prochaine cagnotte d'un million du loto, mais le ciel ne vous foudroiera pas non plus, et surtout vous acquerrez sérénité, responsabilité, liberté. Non pas parce que vous aurez enfin jeté Dieu aux orties, mais parce que vous lui aurez laissé une chance de se révéler à vous comme il est. Car si vous croyez avoir besoin de Dieu, c'est d'abord et avant tout lui qui a besoin de vous.
Comme l'avait découvert Élie, il n'est en effet ni dans les éclairs ni dans le tonnerre. Sa force n'est pas celle-là que les hommes, dans les balbutiements de leur enfance, ont projetée sur lui. Dieu est dans les infiniment petites choses, infiniment fragiles, comme à peine le souffle d'une brise. Les grands bouleversements, les tremblements de terre, les révolutions, tout ça c'est du pipeau. C'est du grand spectacle, ça marque les esprits, mais ça ne construit rien, au contraire, ça détruit tout sur son passage, et après il ne reste plus à la vie qu'à tout recommencer, patiemment, tout reconstruire. Heureusement, elle est forte, pour ça, la vie. Obstinément, jour après jour, année après année, elle frappe à la porte du voisin récalcitrant, elle ose réclamer justice au juge inique, jusqu'à ce qu'elle obtienne ce qui lui est dû. Frappez, on vous ouvrira, demandez, on vous donnera, cherchez, vous trouverez, l'Esprit saint, l'Esprit dont la force, infime, a fait cet univers.
N'oubliez pas : dans cette histoire, c'est autant vous qui cherchez ce Dieu, que lui qui vous cherche. C'est autant vous qui frappez à sa porte, que lui qui frappe à la vôtre. Il peut suffire que vous cessiez de chercher et vous contentiez d'ouvrir...